De l’histoire de l’art au collège et au lycée ? L’annonce présidentielle passée au crible


L’histoire de l’art sera-t-elle bientôt une matière à part entière enseignée dans les collèges et lycées ? Parmi les nombreuses annonces concernant l’éducation qui ont ponctué sa conférence de presse fleuve diffusée le 16 janvier – théâtre obligatoire au collège, expérimentation de la « tenue unique », réinstauration des cérémonies de remise de diplômes, limitation des écrans… –, le président de la République a déclaré, sans plus de précisions, que « l’histoire de l’art retrouvera sa place dès la rentrée prochaine au collège et au lycée, parce que la France est aussi une histoire, un patrimoine qui se transmet et qui unit ».

L’histoire de l’art n’est en réalité pas totalement absente des collèges et des lycées. En effet, depuis 1993, une option « histoire des arts » est en théorie accessible à tous les lycéens… Mais celle-ci est si peu mise en avant que beaucoup d’étudiants ne connaissent même pas son existence !

Des professeurs de diverses matières

« Cette option est assez rare et n’est proposée que par certains établissements, explique Solène Bernard, professeure de français dans un lycée de la région parisienne. Les cours (deux à trois heures par semaine, avec un programme chronologique, de l’Antiquité au XXIe siècle) sont dispensés par des professeurs de diverses matières (philosophie, histoire, français, arts plastiques…) qui ont pour cela passé une certification particulière, dédiée à cette matière, avec un dépôt de dossier et un examen devant un jury. Cela leur permet d’ajouter une corde à leur arc en enseignant cette nouvelle matière en plus. Lorsque j’en ai bénéficié en 2007–2009, nous avions la chance formidable de faire un voyage chaque année en lien avec le programme, Rome en seconde, Vienne en première et Berlin en terminale ».

Pour ce qui est du collège, « un oral de brevet d’histoire des arts avait lieu il y a quelques années, et cela donnait lieu à un gros travail coordonné, interdisciplinaire. Mais cet oral a été remplacé il y a sept ans. Depuis, l’histoire des arts continue à être enseignée dans toutes les disciplines, mais de façon beaucoup moins formelle », explique une professeure de français dans un collège de la région bordelaise.

Les enfants devant le maître des lieux, Louis XIV, dans le salon d’Hercule

Les enfants devant le maître des lieux, Louis XIV, dans le salon d’Hercule

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Son enseignement, « interdisciplinaire », est censé être pris en charge par tous les professeurs au sein de leurs cours.

En 2008, un arrêté rend, en effet, en théorie, l’enseignement de « l’histoire des arts » « obligatoire » pour tous les élèves de l’école primaire, du collège et du lycée (voie générale, technologique et professionnelle), mais de manière très diffuse. Aucun cours ni professeur spécifique n’y est affecté : son enseignement, «  interdisciplinaire », est censé être pris en charge par tous les professeurs au sein de leurs cours de français, d’histoire, d’arts plastiques, de musique ou de philosophie, voire d’autres matières.

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Des partenariats pour former les professeurs

Afin de former les professeurs à cet enseignement, « des partenariats avec les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation » auraient été, assurait le ministère de la Culture, « tissés dans plusieurs régions » pour concevoir des « modules ». Dans la même optique, l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) a publié des vade-mecum « Histoire des arts » pour les enseignants du primaire et du collège, dans le cadre de partenariats avec le ministère de l’Éducation nationale et celui de la Culture. Sans oublier, précise Éric de Chassey, directeur de l’INHA, le « rôle important » de l’INSEAC (Institut national supérieur de l’éducation artistique et culturelle) et de l’UPAH (Université de printemps d’histoire des arts), qui est accueillie chaque année depuis 2011 au festival de l’Histoire de l’art. Cette dernière s’inscrit dans la formation continue et propose aux enseignants d’histoire des arts des conférences et des rencontres, à la fois en lien avec leurs programmes et ancrés dans la thématique annuelle du festival.

« C’est encore trop informel, pas organisé »

Une classe visitant le musée de la Chasse et de la Nature à Paris

Une classe visitant le musée de la Chasse et de la Nature à Paris

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© Bertrand Gardel / hémis

Mais tout cela reste très flou. « Je n’ai jamais reçu de directives précises à ce sujet. En revanche, je m’appuie sur le programme Éduscol pour les classes de seconde, consultable en ligne par les enseignants », précise Solène Bernard. Programme qui stipule simplement que l’enseignement du français a pour objectif principal la langue et la littérature, mais que « peuvent s’y ajouter des prolongements artistiques et culturels, faisant dialoguer textes littéraires, œuvres relevant des autres arts et éclairages critiques ». Ainsi, le professeur « peut proposer l’analyse de peintures » et d’autres ressources en guise de « complément ».

« C’est encore trop informel, pas organisé. On a juste des propositions et des pistes d’action. Il n’y a pas d’heures dédiées à la discussion entre enseignants de différentes matières pour organiser cette interdisciplinarité. Cela procède uniquement de la bonne volonté des enseignants. Et dépend donc des affinités entre les professeurs, ainsi que du temps, des moyens et de l’énergie dont ils disposent pour prendre sur leur temps personnel, alors même que le temps et les moyens leur manquent pour atteindre les objectifs de base du métier », souligne Solène Bernard.

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Des élèves attentifs devant « La Répétition » de Marie Laurencin au Centre Pompidou-Metz

Des élèves attentifs devant « La Répétition » de Marie Laurencin au Centre Pompidou-Metz

Obligatoire mais facultatif, pas d’heures ni d’enseignants dédiés ; selon le journaliste et historien de l’art Didier Rykner, diplômé de l’école du Louvre, ce système « interdisciplinaire » n’est autre qu’« une vaste supercherie ». « En étant partout, l’‘‘histoire des arts’’, enseignée par tout le monde pourvu qu’ils ne soient surtout pas historiens de l’art, n’est en réalité nulle part », dénonçait-il dans La Tribune de l’Art en novembre 2023 !

C’est à la Renaissance que s’est développée cette discipline ayant pour objet l’étude des œuvres d’art, de leur création et de leur évolution dans leur contexte historique. Au XVIe siècle, la connaissance et la pratique des arts font partie de l’éducation humaniste qui, en rupture avec l’enseignement scolastique médiéval jugé obscurantiste, vise à former des hommes libres, éclairés, modernes, complets et connectés au monde, maîtrisant à la fois la théorie et la pratique, les sciences, la littérature, l’histoire, la philosophie, la politique, le droit civil, le sport… et les arts.

Une longue tradition de méfiance à l’égard des images

Portrait d’Éric de Chassey

Portrait d’Éric de Chassey, 2020

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Institut national d’histoire de l’art (INHA), Paris • Photo Jean Picon

Cependant, à la différence des arts plastiques, obligatoires au collège, l’histoire de l’art est plutôt vue en France comme une matière de spécialistes : alors que l’Italie lui donne davantage de place à l’école, l’Hexagone l’a longtemps réservée (et continue globalement de le faire) aux universités et aux grandes écoles. Pourquoi ? « Parce qu’il y a dans notre pays une longue tradition de méfiance à l’égard des images et une primauté de l’écrit, avance Éric de Chassey. On présupposait qu’il fallait une culture littéraire (y compris les langues anciennes) et historique importante avant d’être capable de s’intéresser intelligemment aux images ».

Mais cette vision, datée, a « beaucoup changé » depuis le début du XXIe siècle. « La majorité des historiennes et historiens d’art en France sont aujourd’hui d’accord sur le fait que l’apprentissage de l’histoire de l’art ou de l’histoire des arts doit commencer le plus tôt possible, et qu’il peut se complexifier peu à peu au fil des années. Sans doute parce que la conscience s’est accrue que nous vivons dans des sociétés saturées d’images, où le sens est porté directement par les images, et qu’il faut donner à tous les citoyens les outils de leur compréhension et de la distance critique ». Qualités également nécessaires pour respecter et protéger notre patrimoine !

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Enfants dans l’une des salles ovales des « Nymphéas » de Claude Monet

Enfants dans l’une des salles ovales des « Nymphéas » de Claude Monet, 2021

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Musée de l’Orangerie, Paris • © Sophie Crépy

Une « non-annonce » ? Une gageure en sept mois ?

« Pour l’instant, l’histoire de l’art est une matière sans enseignants dédiés et spécifiquement formés. C’est ce qui manque aujourd’hui. » Éric de Chassey.

L’annonce faite par Emmanuel Macron le 16 janvier irait-elle dans ce sens ? « Non-annonce », « paroles en l’air » : enseignants et historiens de l’art restent pour l’instant perplexes face à son caractère encore extrêmement vague. S’agirait-il enfin de faire de l’histoire de l’art, ou des arts, une nouvelle matière intégrée, avec heures de cours et enseignants dédiés ? « À ce stade, c’est prématuré de vous répondre sur les nouvelles mesures. Nous communiquerons en temps voulu sur le sujet », nous répond platement le ministère de l’Éducation nationale, tandis que celui de la Culture est, lui, resté muet.

« Pour l’instant, l’histoire de l’art est une matière sans enseignants dédiés et spécifiquement formés. C’est ce qui manque aujourd’hui », souligne Éric de Chassey. « Si l’on veut donner du crédit à ce nouvel enseignement, cela passe inévitablement par des enseignants formés, et donc par un Capes et une agrégation d’histoire des arts, réclamée par le milieu depuis des années. Ce qui créera un débouché supplémentaire pour les licenciés d’histoire de l’art », estime également l’historien de l’art et lanceur d’alerte patrimonial Guillaume Giraudon.

Visite guidée devant « Hercule combattant Achéloüs métamorphosé en serpent » de François-Joseph Bosio dans la cour Puget du musée du Louvre

Visite guidée devant « Hercule combattant Achéloüs métamorphosé en serpent » de François-Joseph Bosio dans la cour Puget du musée du Louvre

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© Bertrand Gardel / hémis

« Mais enseigner dans sept mois une nouvelle discipline, j’aimerais bien savoir comment c’est possible. Avec quels professeurs ? Des non certifiés intervenant en CDD ? Un nouveau concours ? Quoi qu’il en soit, ça ne se met pas en place en si peu de temps », s’agace ce diplômé de 29 ans de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui rappelle que Macron « a aussi annoncé davantage de français, de maths, de sport, de théâtre… Alors que les petits Français sont déjà, en Occident, de ceux qui ont le plus d’heures de cours, avec les résultats qu’on connaît ». Affaire à suivre…



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