Pourquoi le Chelsea Hotel est-il un lieu culte de l’histoire de l’art ?


Bienvenue au Chelsea Hotel ! À sa construction en 1883–1885, d’après les plans de l’architecte franco-américain Philip Hubert, fortement inspiré des théories de Charles Fourier et de son phalanstère, l’édifice devait servir d’habitat social. Mais le rêve a tourné court. Reconverti en hôtel de 300 chambres et suites, le spot deviendra un repaire de résidents créatifs, dont le registre s’allongeant au fil des années est presque une gageure à énumérer.

Commençons en 1898, avec l’écrivain Mark Twain qui y pose ses valises et aime débattre attablé au restaurant. Mais ce seront surtout les écrivains de la Beat Generation qui en feront leur refuge inspiré : en 1951, c’est au Chelsea Hotel que Jack Kerouac fait un stop pour écrire son livre mythique Sur la route (1957).

Janis Joplin devant l’hôtel Chelsea

Janis Joplin devant l’hôtel Chelsea, 3 mars 1969

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C’est encore au Chelsea qu’Arthur C. Clarke, chargé d’amphétamines, rédige le manuscrit de 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968), source du film de Stanley Kubrick (également passé par le Chelsea). Paul Bowles, Williams S. Burroughs, Tennessee Williams ont aussi traîné leurs semelles à cette adresse. À la même période, Dylan Thomas, poète gallois des plus illustres, vient décuver ses 18 (!) whiskies chambre 205, trois jours avant de mourir.

La romance de Leonard Cohen et de Janis Joplin

Le Chelsea Hotel est un théâtre de passion. Le dramaturge et essayiste Arthur Miller s’y consolera de sa rupture avec Marilyn Monroe en 1961. Chambre 211, Bob Dylan dédie ses ballades nostalgiques à Sara, la « Sad-Eyed Lady of the Lowlands », en 1966. Dans l’ascenseur, il est trois heures du matin, quand Leonard Cohen a le coup de foudre pour Janis Joplin en 1968 – ils iront s’aimer toute une nuit dans la 424 : « Je me souviens très bien de toi au Chelsea Hotel / Tu parlais si courageusement et si suavement / Me donnant une fellation sur le lit défait / Pendant que les limousines attendaient dans la rue », chante le crooner dans « Chelsea Hotel n°2 » en 1974.

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Leonard Cohen dans sa chambre au Chelsea Hotel

Leonard Cohen dans sa chambre au Chelsea Hotel, 1968

« Poètes junkies, dramaturges, cinéastes fauchés, acteurs français. Tous ceux qui passent par ici sont quelqu’un – même s’ils ne sont personne dans le monde extérieur. »

Patti Smith

Comme les histoires d’amour finissent mal (en général), le Chelsea compte son lot de drames : ainsi de l’horrible féminicide en 1978 de Nancy Spungen, par son petit ami Sid Vicious, le chanteur des Sex Pistols, qui meurt quelques jours plus tard d’une overdose.

Outre les rock stars, ce sont surtout les peintres, photographes, sculpteurs et vidéastes qui ont le plus œuvré à sculpter la légende de cet hôtel géré par Stanley Bard, directeur haut en couleur, qui le tenait lui-même de son père. En 1969, quand Patti Smith débarque à New York, la chambre (minuscule) s’y loue onze dollars la nuit. Suffisant pour établir son nid au 10e étage avec Robert Mapplethorpe, qui y fait sa première photo.

Robert Mapplethorpe et Patti Smith chez eux au Chelsea Hotel

Robert Mapplethorpe et Patti Smith chez eux au Chelsea Hotel, 1967

Des années à vivre d’amour (et pas que d’eau) que l’artiste-poète-musicienne décrit dans Just Kids, paru en 2010 : « Je louche sur les allées et venues des pensionnaires dans le vestibule où sont accrochées de mauvaises toiles de peintres. De grosses choses envahissantes que s’est fait fourguer Stanley Bard en échange d’un loyer. L’hôtel est un havre énergique, désespéré, pour des dizaines d’enfants doués de tous rangs, qui vivent de débrouille. Guitaristes pouilleux et beautés droguées en robes victoriennes. Poètes junkies, dramaturges, cinéastes fauchés, acteurs français. Tous ceux qui passent par ici sont quelqu’un – même s’ils ne sont personne dans le monde extérieur. »

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Le laboratoire des avant-gardes

Au Chelsea Hotel, l’avant-garde se croise années après années. Les impressionnistes américains céderont leur place aux réalistes urbains, ces derniers aux expressionnistes abstraits, les maîtres de l’abstraction aux artistes du pop art, qui eux-mêmes laissent le champ libre aux performeurs et expérimentateurs vidéo. Dans les années 1960, c’est dans une de ces chambres que sont nées les premières « Nana » de Niki de Saint Phalle ; dans une autre que Christo et son épouse Jeanne-Claude ont créé en toute intimité ; tandis que le Suisse Daniel Spoerri ouvrait la sienne au public. En 1961, incompris avec ses monochromes, Yves Klein prend la plume et rédige son Manifeste de l’hôtel Chelsea.

Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely dans leur appartement-atelier au Chelsea Hotel

Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely dans leur appartement-atelier au Chelsea Hotel

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© archives Yves Debraine

D’Arman, qui y dépose ses sculptures dans l’entrée de 1961 à 1970, à Martial Raysse, lequel y demeure en 1963, en passant par Alain Jacquet avec son Déjeuner sur l’herbe (1964) trônant toujours dans le lobby : tous sont attirés comme des papillons par les néons du Chelsea Hotel. Avec plus ou moins de bons souvenirs, si l’on songe à Jackson Pollock qui vomissait de tout son saoul sur le tapis et faisait si honte à son amie mécène Peggy Guggenheim.

Andy Warhol consacre les filles du Chelsea

William S. Burroughs et Andy Warhol, Chelsea Hotel, New York City

William S. Burroughs et Andy Warhol, Chelsea Hotel, New York City, 1980

Le film le plus marquant de ces années underground est celui qu’entreprend Andy Warhol en 1966, lequel nous entraîne d’une chambre à l’autre dans l’intimité des pensionnaires du Chelsea Hotel. Un projet aussi expérimental que son décor : plus de trois heures de montage façon rêve kaléidoscopique narrant en split screen les vies des « Chelsea Girls ».

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Aujourd’hui, après avoir servi pendant plus de cent ans de laboratoire artistique, le mythique hôtel aux balcons en fer forgé – fermé en 2011, racheté en 2016 puis restauré – trouve une nouvelle vie en tant qu’établissement de luxe. Les éléments d’origine, le sol en marbre, la rampe du vertigineux escalier central, les bois sombres lambrissés et les salles de bains à robinet en cuivre ont été préservés. Au dernier étage, sur le rooftop, une salle de sport et un spa ont été inaugurés à la fin de l’année 2023. Mais les fantômes ne meurent jamais… Les couloirs du Chelsea demeurent définitivement habités par l’esprit de l’art.

Dans le palais des rêves – La vie et l’époque du légendaire Chelsea Hotel de New York, Sherill Tippins, 2022,  éd. Les Presses du réel,  35 euros

Just Kids, Patti Smith, 2010, éd. Gallimard

À partir de 400 dollars la nuit

Pour réserver une chambre, rendez-vous sur le site du Chelsea Hotel. 



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