Scènes de crime, célébrités… Une expo révèle les clichés spectaculaires de Weegee


Aussi sombres que la nuit, ces yeux-là ont tout vu. Règlements de comptes entre gangsters, incendies, accidents en tout genre… ; bref, du sang et des larmes, du bruit et de la fureur, mais aussi – on le sait moins – une pluie de strass et de paillettes. Car Weegee n’est pas que le photographe de sordides faits divers qui, dans les années 1930 et 1940, ont fait les gros titres des tabloïds new-yorkais. Il est aussi un formidable magicien de l’image. Fatigué de passer ses nuits à voir des viscères tapisser l’asphalte, il a développé sous le soleil d’Hollywood une pratique tout à fait expérimentale de la photographie – une production considérable, pourtant occultée par la première partie de sa carrière.

« Comment le même artiste a-t-il pu pratiquer une photographie au flash, dans la grande tradition de la straight photography et, quelques années plus tard, produire des images totalement manipulées en laboratoire ? Comment de Walker Evans devient-on Man Ray ? », s’interroge Clément Chéroux, directeur de la fondation Henri Cartier-Bresson et commissaire de l’exposition « Weegee. Autopsie du spectacle ». Présentée jusqu’au 19 mai, elle révèle toute la cohérence de l’œuvre du photographe, formée de deux corpus d’images que a priori tout oppose.

Weegee, Homme arrêté pour travestissement

Weegee, Homme arrêté pour travestissement, 1939

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© International Center of Photography. Louis Stettner Archives, Paris.

Né en 1899, le jeune Usher Fellig a passé les premières années de sa vie dans une petite ville de Galicie (en actuelle Ukraine) avant de rejoindre son père émigré aux États-Unis avec le reste de sa famille. Devenu Arthur Fellig, il côtoie la misère du Lower East Side de Manhattan, quitte l’école à seulement quatorze ans et gagne tant bien que mal sa croûte en exerçant des petits métiers. Photographe ambulant, il rejoint ensuite les laboratoires de l’agence ACME Newspictures, puis se lance finalement comme photo-reporter à son compte en 1935.

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Des images choc pour les tabloïds

« Le crime est mon métier » avait coutume de dire le photographe. Dans sa voiture, il installe une radio branchée sur la fréquence de la police et fait souvent partie des premiers à arriver sur les lieux du drame. Dix années durant, son flash transperce la nuit new-yorkaise. Weegee photographie sans relâche les corps sans vie de gangsters étendus sur l’asphalte, les immeubles ravagés par les flammes, les accidents de voiture, les suspects descendant des camions de police… La presse tabloïde, alors en pleine expansion, raffole de ses images choc, souvent recadrées pour plus d’effet.

Weegee, Accident de week-end prolongé dans le Bronx

Weegee, Accident de week-end prolongé dans le Bronx, 1941

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© International Center of Photography.

Excellent tireur, Weegee procède lui-même au tirage de ses photographies avant de les envoyer au petit matin aux rédactions. Il rédige aussi ses propres légendes, souvent pleines d’un humour noir irrésistible. Un cadavre étendu au pied d’une boîte aux lettres : Envoi en recommandé. Les habitants d’un immeuble contemplant une scène de crime depuis leur fenêtre : Places au balcon pour regarder un meurtre. Un goût pour le potache que l’on retrouve dans les nombreux autoportraits du photographe, qui n’hésite pas à se mettre en scène avec son Speed Graphic, étendu à plat ventre à l’arrière d’un fourgon de police, le doigt prêt à appuyer sur le déclencheur. Dans un autre cliché célèbre, cigare au bec, il singe l’exercice du mug shot, fameux portraits photographiques réalisés dans le cadre d’une enquête.

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Critique de la société du spectacle

Chez Weegee, tout est spectacle, y compris les spectateurs eux-mêmes, vers lesquels le photographe tourne aussi son objectif sans même qu’ils s’en aperçoivent. « J’utilisais la même technique […] qu’il s’agisse d’un meurtre, d’un pickpocket ou d’une soirée mondaine ». Il capture ainsi les visages d’enfants piqués de curiosité aux abords d’une scène de crime, les gestes presque chorégraphiés des visiteurs d’une exposition au MoMA, les mines absorbées par un film dans une salle de cinéma…

“Le Vilain Photographe”, Epoca, vol. XIII, n° 636

“Le Vilain Photographe”, Epoca, vol. XIII, n° 636, décembre 1962

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© International Center of Photography. Collection privée Paris.

Devenu une petite célébrité après la publication en 1945 de ses meilleurs clichés dans un livre intitulé Naked City, Weegee quitte la côte ouest pour s’établir quelques années à Hollywood où il change radicalement de registre. Désormais, ce ne sont plus les malfrats qui défilent face à son objectif, mais les célébrités dont il s’amuse à déformer le visage, grâce à toute une panoplie de trucages qu’il réalise dans son laboratoire. Jusqu’à sa mort en 1968, il vit de ses « photo-caricatures », également reprises dans la presse, séduite par leur originalité flirtant avec le grotesque. Une rupture majeure, qui dévoile en creux, des bas-fonds de New York aux projecteurs d’Hollywood, une critique de la société du spectacle à l’américaine, anticipant les réflexions de Guy Debord et de l’Internationale situationniste, formée en 1957. Weegee, le génial voyeur devenu voyant.

Weegee par Weegee. Une autobiographie

Éd. La table ronde • 288 p. • 18,30 €

Dès les premières lignes, Weegee nous met en garde : « Tout ce que j’écris est vrai. Et j’ai les photos, les factures, les souvenirs et les cicatrices pour le prouver. » Le photographe revient, dans cette autobiographie abondamment illustrée, sur son parcours hors norme, de son arrivée à New York à sa rencontre avec le succès, en passant par ses premiers pas de photoreporter à l’affut du crime… Où l’on découvre aussi la plume sans concession de l’artiste, dont le verbe tutoie parfois celui d’un John Fante. Un régal !



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