Peintre « faussaire » pour le cinéma : les secrets fascinants d’Édith Baudrand


« Il me reste un Séraphine, vous voulez le voir ? ». Une profusion de fruits orangés sur fond sombre surgit d’un écrin de papier bulle. « Il faudrait que je le retouche, il est un peu abîmé », remarque, d’une belle voix calme et un peu grave, l’artiste aux grandes boucles rousses. Cette copie des Fruits (1928) de Séraphine de Senlis (1864–1942), réalisée pour le biopic Séraphine de Martin Provost, est troublante : Édith Baudrand a soigneusement imité la palette, les gestes et le mode opératoire de cette peintre autodidacte du début du XXe siècle, en travaillant sur un assemblage de planches de bois rafistolées qui donne l’impression d’une œuvre ancienne et authentique.

Nul ne devinerait qu’une « faussaire » se cache dans ce paisible atelier aux murs blancs, niché dans l’usine Chapal de Montreuil. Pas de copies en vue, mais des bouquets de pinceaux et des œuvres abstraites, dont une aspire le regard : au sein d’une forme ovoïde évoquant une coupe de tronc d’arbre ou une radiographie du crâne, des nuages de couleurs vives serpentent et s’entremêlent… « Les tableaux que j’ai peints pour le cinéma sont restés aux mains des producteurs ou des réalisateurs. J’ai quand même pu garder ce Séraphine et deux ou trois Van Gogh, qui ne sont pas à l’atelier. J’essaie de séparer mon travail personnel de mon activité pour le cinéma, qui est d’abord alimentaire », confie l’artiste, née à Nantes en 1972.

« Ces tournages sont des cadeaux », dit-elle ; mais aussi de vrais défis ! Tel un caméléon, Édith Baudrand se glisse dans la peau de chaque génie.

Alors qu’elle commence tout juste à vivre correctement de son art, les 1 300 euros par semaine proposés aux peintres du grand écran ont été salutaires. Mais cette carrière parallèle est née d’une succession de hasards. Diplômée d’arts graphiques à l’École Émile Cohl de Lyon en 1994, Édith Baudrand est pianiste et illustratrice de livres pour enfants lorsqu’à ses vingt-cinq ans, son instrument est détruit dans l’incendie de son appartement lyonnais. Elle monte alors à Paris et se plonge dans la gravure, la peinture et la sculpture. Devenu son ami suite à une rencontre fortuite dans le sud, le cinéaste Martin Provost lui propose de composer la musique de son premier film, Le Ventre de Juliette (2003), puis de réaliser des copies de tableaux pour son film Séraphine avec Yolande Moreau, récompensé par sept César. En 2018, elle est recommandée au réalisateur américain Julian Schnabel…

Un métier d’observation

« Ces tournages sont des cadeaux », dit-elle ; mais aussi de vrais défis ! Tel un caméléon, Édith Baudrand se glisse dans la peau de chaque génie. Pour chaque film, elle observe d’abord les originaux dans les musées, où elle photographie de très près les empâtements. Puis elle récolte de précieuses informations sur le processus de création de l’artiste, dont chaque étape n’est pas toujours connue. Par chance, elle sait par exemple que Pierre Bonnard réalisait des fonds blancs et des crayonnés avant de peindre. De retour à l’atelier, elle réalise ensuite plusieurs essais pour trouver la palette, le cheminement et les gestes adéquats.

La copie du « Nu dans le bain » de Pierre Bonnard dans l’atelier d’Édith Baudrand

La copie du « Nu dans le bain » de Pierre Bonnard dans l’atelier d’Édith Baudrand, 2023

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Photo Guillaume Schiffman

« Avec Willem Dafoe, on a commencé par faire des tournesols, pour qu’il s’approprie le geste, sans être dans la copie parfaite. »

Pas question cependant d’aller aussi loin qu’un vrai faussaire en utilisant des supports d’époque, ou en fabriquant des pigments aptes à duper les spécialistes ! « Quand on s’approche, ça reste des copies. N’importe quel expert le voit tout de suite. Ces tableaux doivent simplement faire illusion de loin, le temps d’une courte apparition à l’écran. D’où l’importance d’être un bon coloriste », insiste-t-elle.

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Des stratagèmes multiples

Travailler pour le cinéma, c’est savoir user de trucages. « Pour Séraphine, le délai était très court, et il y avait beaucoup d’effets de matière à imiter. Pour gagner du temps, le chef décorateur Thierry François a eu l’idée de réaliser une sorte d’empâtement transparent, par-dessus lequel on travaillait à l’acrylique – pas à l’huile, parce qu’il n’y avait pas assez de budget ! Pour le Van Gogh de Schnabel, j’ai eu la chance de pouvoir travailler à l’huile, sur des toiles de jute très brutes qui ressemblaient à celles de l’époque. Mais comme je devais parfois peindre pour le lendemain, on a utilisé de l’huile noire, qui sèche plus vite ».

Willem Dafoe et Édith Baudrand lors du tournage de « At Eternity’s Gate » en 2018

Willem Dafoe et Édith Baudrand lors du tournage de « At Eternity’s Gate » en 2018

« Avec Bonnard, j’étais complètement désorientée ; j’ai eu un moment de panique ! »

Selon le peintre imité, le travail est différent. « C’était plus facile de copier Séraphine et Van Gogh, parce qu’ils ont une manière de travailler très obsessionnelle : ils répètent toujours les mêmes gestes, il y a quelque chose d’automatique, d’hypnotique, une trame qu’on peut identifier et suivre », explique Édith Baudrand. « Avec Bonnard en revanche, j’étais complètement désorientée ; j’ai eu un moment de panique ! Chez lui, il n’y a pas de répétition, ni d’ordre, ni de rythme identifiable. Il ne peignait pas d’une traite, quittait ses toiles puis les reprenait, et faisait des choses différentes d’un tableau à l’autre ».

Reproduire l’œuvre en plusieurs exemplaires, à des stades différents

L’exercice est d’autant plus difficile que certaines œuvres sont filmées en train d’être peintes par l’acteur ou l’actrice qui incarne l’artiste, lors de plusieurs séquences pas forcément tournées dans l’ordre : il faut donc reproduire l’œuvre en plusieurs exemplaires, à des stades différents de sa fabrication ! « C’est la partie la plus compliquée de mon travail », sourit Édith Baudrand, qui, pour Bonnard, Pierre et Marthe, a dû faire six ou sept versions de L’Amandier en fleurs (1930), deux ou trois du grand Nu dans le bain (1936) et décortiquer « de A à Z » le processus de création de L’Indolente (1899). Pour s’assurer que les éléments sont identiques d’un exemplaire à l’autre, l’artiste travaille avec des calques. « Il faut être précis tout en gardant un geste naturel. C’est difficile, mais aussi très méditatif ».

Une scène du film « Bonnard » avec Vincent Macaigne devant les copies d’Edith Baudrand

Une scène du film « Bonnard » avec Vincent Macaigne devant les copies d’Edith Baudrand, 2023

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L’artiste s’est aussi vue confier le soin de coacher les acteurs Willem Dafoe (interprète de Van Gogh), Vincent Macaigne (dans la peau de Bonnard) et Cécile de France (dans le rôle de sa compagne Marthe, elle aussi artiste), qui n’avaient jamais peint de leur vie. « Ça s’est toujours très bien passé, car ce sont d’excellents acteurs. J’ai été surprise par la capacité de concentration de Cécile de France. Vincent Macaigne était plus lunaire, mais très intuitif. Avec Willem Dafoe, on a commencé par faire des tournesols, pour qu’il s’approprie le geste, sans être dans la copie parfaite ».

Pour les scènes d’extérieur du Van Gogh tournées dans le sud, Édith Baudrand était présente juste avant que le réalisateur ne filme la séquence, pour préparer les couleurs et répéter deux ou trois gestes avec Dafoe. « Ce qu’on voit à l’écran, ce sont des bribes : l’acteur va juste apposer quelques touches sur le tableau que j’ai peint au préalable. Parfois, on triche complètement : pour une séquence en pleine nature, j’ai dessiné un paysage, ma main cachée (puisqu’il fallait une main d’homme) sous celle du directeur de la photographie Benoît Delhomme, par-dessus l’épaule de Willem ! ».

Édith Baudrand sur le tournage de « At Eternity’s Gate » de Julian Schnabel

Édith Baudrand sur le tournage de « At Eternity’s Gate » de Julian Schnabel, 2018

Sur le tournage de At Eternity’s Gate, qui a duré quatre mois, Édith Baudrand a peint la somme colossale de 140 toiles ; et pas des plus faciles ! « Pour ce film, tous les tableaux peints en extérieur, comme les oliviers et les racines, ont dû être inventés et peints à la manière de Van Gogh, pour coller aux paysages vus à l’écran. Julian Schnabel improvisait beaucoup. Il me disait : « Tiens, ce matin, la lumière est bien, tu vas travailler là, je reviens dans deux heures ! ». C’est beaucoup plus difficile que de reproduire une toile existante. On ne veut surtout pas trahir un génie comme Van Gogh. Mais c’est aussi plus intéressant ».

Des chefs-d’œuvre adaptés

Autre contrainte : adapter les portraits aux traits des acteurs qui incarnent les modèles. Édith Baudrand a ainsi donné au docteur Gachet le physique de Mathieu Amalric, et à Bonnard celui de Vincent Macaigne. Si ces ajustements sont restés légers chez Provost, qui cherche à être le plus juste possible, Schnabel a pris de plus grandes libertés. « Il a voulu qu’on mélange certains tableaux reproduits de façon fidèle, et d’autres plus libres, qui jouaient avec le style de Van Gogh. Je faisais une peinture très Van Gogh, et lui (qui est lui-même peintre) venait retravailler par-dessus pour y apposer sa patte ».

Portrait de Willem Dafoe (en Vincent van Gogh) dans le style de Paul Gauguin par Édith Baudrand pour le film « At Eternity’s Gate »

Portrait de Willem Dafoe (en Vincent van Gogh) dans le style de Paul Gauguin par Édith Baudrand pour le film « At Eternity’s Gate », 2018

« Les couleurs extraordinaires de Van Gogh et de Bonnard ont nourri ma propre palette. »

En peignant ces faux Van Gogh, Édith Baudrand a « ressenti des émotions incroyables ». « Pour certains, je restais très tard à l’atelier. Quand on se plonge pendant des mois dans les gestes d’un artiste, ça ne peut pas ne rien nous faire. On est dans une expérience émotionnelle et physique. Il y a des moments où il s’est passé des choses étranges, où j’ai ressenti une présence, une trace vivante, où j’ai éprouvé la quête inouïe de ce peintre pour transcender la réalité, et combien ça le brûlait ».

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Des peintures abstraites pour « The French Dispatch » de Wes Anderson

Revenir ensuite à ses propres œuvres n’est pas aisé. Après le Van Gogh, pendant deux mois, l’artiste a eu du mal à retrouver son propre chemin d’écriture. « C’est difficile de lâcher l’autre, le confort d’être dans les pas de l’autre, et l’énergie de groupe du tournage pour revenir à sa solitude. Mais on gagne aussi quelque chose. Une part de celui qu’on imite se dépose à l’intérieur de nous. Les couleurs extraordinaires de Van Gogh et de Bonnard ont nourri ma propre palette, qui est devenue plus audacieuse ». Du jaune, de l’orange et du rose vif sont ainsi venus se mêler à ses tons sourds de bleu et de vert, tandis que ses œuvres explorent de plus en plus la question de la « trace » de l’autre qu’on porte inconsciemment en nous.

À ces missions de copiste pour des biopics s’ajoutent d’autres projets plus faciles et ludiques pour le grand et le petit écran : l’artiste a ainsi brossé des peintures abstraites de dix mètres sur trois pour The French Dispatch de Wes Anderson (2021), une grande toile de 20 m² représentant le Sacré-Cœur pour le Maigret de Patrice Leconte (2022), mais aussi un faux Mark Rothko pour la mini-série Icon of French Cinema de Judith Godrèche (2023), ainsi qu’un Paul Klee et une toile retrouvée d’Egon Schiele, qui ont été placés dans l’appartement d’un commissaire-priseur joué par Alex Lutz dans le nouveau film de Pascal Bonitzer, Le Tableau volé, qui sortira le 1er mai 2024.

Edith Baudrand dans son atelier travaillant à l’une de ses œuvres personnelles

Edith Baudrand dans son atelier travaillant à l’une de ses œuvres personnelles, 2024

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Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com

L’artiste s’est également beaucoup amusée à réaliser des peintures « sexuelles, colorées et drôles », œuvres d’une féministe fictive incarnée par Noémie Lvovsky dans Les Impatiences de Blandine Lenoir, pas encore sorti… Mais aussi des portraits de Rooney Mara dans le style d’Ernst Ludwig Kirchner pour The Island de Pawel Pawlikowski, dans lequel Audrey Fleurot (qu’elle a coachée) joue une comtesse peintre des années 1930 au côté également de Joaquin Phoenix. Un film dont le tournage a été suspendu à cause de la grève des scénaristes et des acteurs, mais qu’on espère voir un jour en salles !

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Un événement à noter :

Le 4 janvier 2024, les faux Bonnard du film Bonnard, Pierre et Marthe seront exposés au cinéma Pathé Levallois lors d’une avant-première du film à 20h, suivie d’un débat en présence de l’équipe.

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À voir sur les écrans :

Bonnard, Pierre et Marthe (sortie le 10 janvier 2024), film de Martin Provost, 2h02, avec Cécile de France et Vincent Macaigne.

At Eternity’s Gate (2018), film de Julian Schnabel, 1h50, avec Willem Dafoe, Mathieu Amalric, Mads Mikkelsen, Niels Arestrup, Oscar Isaac et Rupert Friend. Disponible actuellement sur Netflix.

Séraphine (2008), film de Martin Provost, 2h05, avec Yolande Moreau.



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