Benoît Piéron, fabriquer du merveilleux à partir du poids de la maladie et du secret


C’est un endroit qui lui ressemble. Benoît Piéron (né en 1983) nous accueille un jour de mars dans un atelier lumineux, en bazar, niché dans « la première coopérative anarchiste créée après la Commune » à Paris, nous explique-t-il, dont les logements ont été conçus pour que « les familles des artisans vivent dignement ». Vivre dignement, justement ; la question est centrale pour cet artiste qui réfléchit depuis des années sur l’alitement des corps malades, les salles d’attente des hôpitaux, le handicap et la violence de la médecine, qu’il connaît dans sa chair depuis l’enfance.

« Je n’ai pas d’autre manière de travailler qu’à partir de ce que je vis », commente sobrement l’artiste.

Le tout, en prenant le parti de la douceur, de la joie, puisque Benoît Piéron a l’art de nous embarquer avec lui dans des mondes merveilleux, par exemple en transformant une salle d’attente en piste de danse avec boule à facettes et guirlandes (son « Ministère des passe-temps », à Saint-Nazaire en 2025). Ou en élevant au LaM de Villeneuve-d’Ascq une gigantesque tenture aux couleurs pastel, réalisée à partir de draps d’hôpitaux délavés par « l’hygiénisme ». Ou encore en transformant un lit d’hôpital en joyeuse cabane à baldaquin, dont les luxueux tissus proviennent des réserves de la maison Hermès.

Benoît Pieron métamorphose de tristes draps d’hôpital en tentures douces au regard

Benoît Pieron métamorphose de tristes draps d’hôpital en tentures douces au regard, 2026




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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

L’artiste explique utiliser volontiers la « grammaire du loisir créatif » pour fabriquer ces œuvres enchantées. Benoit Piéron coud, utilise des paillettes, fabrique des peluches en forme de chauve-souris (un animal pour lequel il a de la tendresse car il « vit à l’envers de la société »). Il nous montre sa « machine pour faire du scrapbooking » (des collages), les multiples accessoires de son théâtre d’ombres. Ce bricoleur inventif a le goût du « Do it yourself  », un concept dont la puissance politique passe par la réappropriation de la conception (plutôt que d’acheter, fabriquer soi-même), mais aussi par le soin attentif aux formes et la lenteur méticuleuse de l’exécution, qui permet d’occuper les moments d’attente et de les sublimer.

La maladie, ce pire omniprésent

Benoît Piéron nourrit une réflexion sur la condition des personnes malades et en situation de handicap

Benoît Piéron nourrit une réflexion sur la condition des personnes malades et en situation de handicap, 2026




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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Dès la naissance, Benoît Piéron a connu le vertige du pire. « Je suis né avec une méningite, à la suite de laquelle j’ai été hémiplégique. J’ai été attaché avec des contraintes pendant mes trois premiers mois. » Une leucémie pendant l’enfance, à l’époque de l’affaire du sang contaminé, le fait frôler de près ce vaste scandale sanitaire, « mais vraiment en mode Crayola », commente-t-il en repensant à ses jeunes camarades morts prématurément, après des transfusions de sang porteur du sida et de l’hépatite C. La maladie le poursuivra toute sa vie, un second cancer du rein survenant en 2019, après ses études aux Beaux-Arts de Paris.

C’est à partir de ce moment-là qu’il s’attèle à « maîtriser ses peurs », confie-t-il en citant la philosophe féministe américaine Starhawk, et se met à nourrir une réflexion sur la condition des personnes malades et en situation de handicap. Il « commence à faire du patchwork », loisir créatif métamorphosé en sacerdoce, car le drap d’hôpital est un matériau fondamental : lavé, relavé, il porte toujours des « tâches propres », des traces de sang jamais tout à fait éliminées.

Benoît Piéron « commence à faire du patchwork », loisir créatif métamorphosé en sacerdoce, car le drap d’hôpital est un matériau fondamental

Benoît Piéron « commence à faire du patchwork », loisir créatif métamorphosé en sacerdoce, car le drap d’hôpital est un matériau fondamental, 2026




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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Il s’agit, en lui donnant une forme artistique, de « créer un corps collectif », de donner chair à « cette survivance chargée des présences des précédents usagers », analyse-t-il. « À travers moi, il y a d’autres personnes. »

Montrer et dire l’intersexualité

Il s’agit désormais pour l’artiste de « faire dégouliner les mots » pour sortir de la « sidération ».

Pour sa nouvelle exposition au Palais de Tokyo, Benoît Piéron dévoile un nouveau pan de son travail, et par là-même de sa vie. Cet été, l’artiste a pris conscience de son intersexualité, dissimulée depuis sa naissance, en discutant avec un ami. Pour rappel, les personnes intersexes naissent avec des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent ni à la masculinité, ni à la féminité dans leur définition classique ; elles ont très longtemps subi des interventions chirurgicales, le plus souvent cachées à la famille, les médecins ayant à cœur de « corriger cette erreur pour permettre d’avoir du sexe pénétratif », déplore Benoît Piéron, qui n’a jamais pu récupérer son dossier médical malgré de nombreuses demandes – un indice du traitement qui a pu lui être réservé, en plus de souvenirs troublants de lait coulant de ses seins.

Benoît Piéron dévoile un nouveau pan de son travail : son intersexualité

Benoît Piéron dévoile un nouveau pan de son travail : son intersexualité, 2026




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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

La découverte a été un choc, comme « ouvrir la fenêtre et tomber sur l’encre ». Il s’agit désormais pour l’artiste de « faire dégouliner les mots » pour sortir de la « sidération ». Au Palais de Tokyo, on découvrira ainsi les premières œuvres qu’elle (car on doit désormais employer les deux pronoms, il et elle, pour parler de Benoît Piéron) consacre à la question, soit un ensemble de cinq lampadaires aux globes emplis de paillettes, un court-métrage façon théâtre d’ombres et une grande inscription, « Intersexe », écrite sur le mur blanc avec du Tipp-Ex (un matériau, encore une fois, « prélevé dans le banal »). Cette dernière œuvre traduit le besoin de visibilité de l’artiste, qui déplore l’absence quasi-totale d’expositions sur le sujet en Europe.

Benoît Pieron explique utiliser volontiers la « grammaire du loisir créatif » pour fabriquer ces œuvres

Benoît Pieron explique utiliser volontiers la « grammaire du loisir créatif » pour fabriquer ces œuvres, 2026




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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Sa démarche a une dimension militante, puisque l’œuvre est un protocole : Piéron va demander à l’équipe du centre d’art de réaliser l’œuvre, et cette réalisation sera longue, fastidieuse, peut-être un peu pénible, mais il est temps pour l’institution d’accepter cette histoire, dit-elle, d’en porter quelque peu le poids. L’ensemble demeure hanté d’une joie douce, éclairée de paillettes rebondissantes, marquée aussi par ces ombres étranges qui racontent la façon dont l’artiste réinvente cette partie de sa vie plongée dans l’ignorance et le mensonge. Toujours accompagnée d’un lapin en peluche, Benoît Piéron attrape la vie par le corps, l’empoigne même. Et le résultat est d’une force accueillante pour toutes les singularités, même celles qui ont été invisibilisées durant des décennies… En quête de consolation.





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