Avec Carpaccio, rien n’est statué !


Sur l’agora d’une grande ville, la foule s’est rassemblée autour d’un haut parleur. La star est juchée sur un piédestal, vêtue d’une étoffe carmin brodée d’or. Inoffensive frimousse ; plus proche d’un doux rêveur que d’un Savonarole aboyant, réclamant des bûchers. Il pose en saint Jean Baptiste : index droit pointé au ciel, main gauche sur la poitrine. Lui ne sourit pas, ses yeux fixent le ciel dans une extase un peu molle…

Son cube de pierre s’effrite, comme une petite ruine très propre. Sur le socle décoré, un profil d’empereur est sculpté, tout garni de lauriers. Juste en dessous, une feuille blanche est scotchée sur la pierre : A4 au format paysage, suspendu. Placard vierge, sans voix.

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détails)

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détails), vers 1514

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huile sur toile • 148 × 194 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

L’audience du poupon est un panaché de cultures. À l’extrême droite, trois hommes vêtus de bruns s’appuient sur des piques. Sont-ils pèlerins, soldats ou artisans ? L’un d’eux indexe le parleur, un autre s’est assis sur un tas de pierres. Tout à gauche, un groupe nous tourne le dos. Les toges sont riches, épaisses, garnies de motifs. L’un des turbans tient une feuille comme l’as de carreau d’un célèbre Tricheur. Au centre, le cœur de cible : sept hommes debout, cinq femmes assises. Les messieurs sont parés d’étoffes, du carmin au noir.

Certaines coiffes sont insolites, proches du vaisseau spatial. Au pied du socle, un jeune contrapposté se tient comme le groupie du discoureur. Derrière lui, deux sceptiques discutent, s’agrippent la barbe. Les femmes au sol sont plus attentives. Leurs visages sont relevés, lumineux. Toutes sont coiffées d’un mini chapeau fixé à leur voile jeté en arrière. Les robes vont du brun ocre au jaune ardent. Celle placée au centre tourne ses yeux voilés vers nous.

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détail)

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détail), vers 1514

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huile sur toile • 148 × 194 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Il est le peintre-témoin de Venise : nouvelle porte de l’Orient depuis la chute de Constantinople (1453), bazar génial pour bonnes affaires, « nice-go zone » pour idées neuves.

Derrière la foule, l’enceinte d’une ville s’étire comme une onde immaculée. Les regards yamakasi attaqueront le spot par la droite, en grimpant sur cette bâtisse massive, toute proche. Flanc imprenable, sans fenêtre, ni prise. Pas grave. L’œil n’a besoin de rien pour bondir entre les clochers et les minarets.

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Pêle-mêle sacré : synagogue, basilique, mosquée. À mi-parcours, on franchit un arc. L’entrée de la médina ? Peut-être. Juste derrière, la cité s’élève, portée par une colline. Arrivés au sommet, les regards glissent sur les toits d’un temple géant qui ferme la gauche du tableau.

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détail)

Vittore Carpaccio, La Prédication de Saint-Étienne (détail), vers 1514

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huile sur toile • 148 × 194 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Façade impeccable d’une cité idéale. Son entrée est noire, grande ouverte, infranchissable. Elle nous renvoie vers la foule, là où la vie coule. Entre les terrasses, les enfants jouent, les parents papotent. Le long des chemins, on croise un cerf, un chevreuil. Les routes s’entrecroisent sans direction claire. Faut voir où tout ça nous mène.

La Prédication, ép 2. (Saison 1)

Vers 1510, Vittore Carpaccio (1465–1525) approche la cinquantaine. Il est peintre-témoin de Venise : nouvelle porte de l’Orient depuis la chute de Constantinople (1453), bazar génial pour bonnes affaires, « nice-go zone » pour idées neuves. Carpaccio y développe son art aux côtés de Gentile Bellini, cet autre témoin récemment parti sur les rives du Bosphore pour réaliser le Portrait de Mehmet II (1479). Carpaccio, lui, ne quitte pas la Sérénissime, fabriquant Jérusalem ou Antioche en croisant les carnets de voyage de ses confrères (Erhard Reuwich, Gentile Bellini) avec les topographies de son Italie et de son imaginaire.

À gauche, détail de « Réception d’une délégation vénitienne par le gouverneur mamelouk de Damas », 1500-1540. Au centre, détail de « Saint Marc prêchant à Alexandrie » de Gentile Bellini, 1504-1507. À droite, le « Portrait du sultan Mehmet II » de Gentile Bellini, 1480

À gauche, détail de « Réception d’une délégation vénitienne par le gouverneur mamelouk de Damas », 1500–1540. Au centre, détail de « Saint Marc prêchant à Alexandrie » de Gentile Bellini, 1504–1507. À droite, le « Portrait du sultan Mehmet II » de Gentile Bellini, 1480

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huiles sur toile • 158 × 201 cm / 347 × 770 cm / 69,9 × 52,1 cm • Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. Pinacoteca di Brera, Milan. Coll. National Gallery, Londres • © RMN-GP / Thierry Le Mage. © Bridgeman Images. © National Gallery.

De là, des architectures vénitio-stambouliotes, entourées de chevreuils et de chameaux, viennent camper ses vedute — premières du genre. Ce décor va notamment servir aux séries commandées par les corporations vénitiennes désireuses de faire mousser leur patron. Ursule, Jérôme, Georges, Étienne. Autant de biopics mis en scène et réalisés par ce maître de la narration.

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Décor XXL

La Prédication de saint Étienne à Jérusalem fait partie d’une série commandée par les marchands et artisans de la laine (Scuola dei Laneri). La guilde, qui profite d’adhésions massives — notamment de tailleurs de pierre appelés lapidaires —, va s’offrir un décor XXL pour sa salle du conseil. Entre 1511 et 1520, Carpaccio compose cinq panneaux «épisodes » : La Consécration comme diacre (visible à Berlin, au Staatliche Museum) ; La Prédication à Jérusalem (Paris, Louvre) ; La Dispute avec les docteurs (Milan, pinacothèque de Brera) ; Le Procès d’Étienne (œuvre perdue, comme son procès) ; La Lapidation (Stuttgart, Staatsgalerie). Au fil de la série, on retrouve des personnages, un leitmotiv (la pierre coiffe toujours le patron) et des teasers suggérant les épisodes suivants. Ainsi, dans la Prédication (ép.2), le papier tenu comme un as de carreau pourrait être un faux témoignage qui conduira au Procès (ép.3) ; la montagne au loin pourrait bien annoncer le décor de la Lapidation (ép.5).

Quelques infos sur le personnage principal (spoiler alert) : en tant que diacre, Étienne assiste les apôtres pour répandre la bonne parole et convertir les prêtres juifs. Dans son discours fatal — mentionné aux chap. 6 et 7 des Actes —, il décrit les vadrouilles du peuple du Verbe entre Mésopotamie, Chaldée et Égypte. Un peuple nomade donc, toujours soutenu par Dieu (descendance d’Abraham assurée, patriarches sauvés de la famine, Moïse exfiltré d’Égypte, etc.) mais qui va parfois se détourner de l’Alliance (adoration du veau d’or et autres sacrifices païens).

Son speech va glacer certains prêtres quand il en vient à critiquer le temple du si sage roi Salomon : « le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme, comme le dit le prophète : le ciel est mon trône, et la terre, l’escabeau de mes pieds. Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, quel sera le lieu de mon repos ? N’est-ce pas ma main qui a fait tout cela ?» Ouch ! Étienne enfonce ensuite le clou : « Vous qui avez la nuque raide, vous dont le cœur et les oreilles sont fermés à l’Alliance, depuis toujours vous résistez à l’Esprit saint ; vous êtes bien comme vos pères !» Le super héraut s’est emballé. Il finira lapidé.

Le verbe, une onde sans domicile fixe

Vittore Carpaccio, Les Premiers Pas de Saint-Étienne au diaconat (détail)

Vittore Carpaccio, Les Premiers Pas de Saint-Étienne au diaconat (détail), 1511

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huile sur toile • 148 × 231 cm • Coll. Gemäldegalerie (SMPK), Berlin

Retour vers la Jérusalem fantasque de Carpaccio où se croisent notamment le château Yoros du Bosphore et l’arc de Trajan du port d’Ancône. Au premier plan, Étienne est juché sur les ruines d’une icône païenne. Au sol, les miettes du passé. Il a brisé l’idole, pris sa place et finit par poser en statue.

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Iconoclaste quand ça l’arrange Étienne ? Icône à la place de l’icône ? Pas sûr. L’orateur si pâlot s’efface, ne parle même pas et pointe seulement au-delà. Son audience a-t-elle bien capté la finalité ? À gauche, un cou bien raide n’est pas prêt à relever la tête ; au centre, les barbes sceptiques sont loin d’ouvrir leur cœur. Certains s’arrêtent au bout du doigt — pire, au bout du nez. Y’a qu’à voir le groupie si admiratif au pied du parleur. Ne fait-il pas fausse route ? Fasciné par le signifiant, peu attentif au signifié.

À gauche, La Nouvelle Jerusalem, de la tenture de l’Apocalypse de Nicolas Bataille, 1373-1387. À droite, détail de « La Prédication de Saint-Étienne » de Vittore Carpaccio, vers 1514

À gauche, La Nouvelle Jerusalem, de la tenture de l’Apocalypse de Nicolas Bataille, 1373–1387. À droite, détail de « La Prédication de Saint-Étienne » de Vittore Carpaccio, vers 1514

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Coll. musée des Tapisseries, Angers. Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images. © musée du Louvre

Étienne est juché entre ciel et terre, entre l’ici-bas et l’au-delà. L’enceinte de la ville embrasse les deux. À droite, là où les lances sont plantées au sol, une bâtisse se dresse massive, pesante. Et puis, progressivement, sur le chemin des faîtes, les façades grimpent, se succèdent comme les marches d’un escabeau. La pierre devient légère, l’enceinte s’évapore.

Derrière le doigt prédicateur, Jérusalem s’élève encore, quasi céleste. « Le ciel est Son trône ». En critiquant la construction du temple, Étienne inviterait l’audience à reconsidérer l’Alliance comme la « tente du témoignage » ? Sanctuaire du peuple hébreu, nomade comme le verbe. La posture du prédicateur est éloquente, identique à celle du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, émergeant des ténèbres en témoin de lumière. L’Étienne de Carpaccio, dressé sur des ruines, s’érigerait en témoin de l’Alliance ?

À gauche, « La Vision de Saint-Augustin » de Vittore Carpaccio, 1502-1508. À droite et au centre, détails de « La Prédication de Saint-Étienne » de Vittore Carpaccio, vers 1514

À gauche, « La Vision de Saint-Augustin » de Vittore Carpaccio, 1502–1508. À droite et au centre, détails de « La Prédication de Saint-Étienne » de Vittore Carpaccio, vers 1514

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huiles sur toile • Coll. musée du Louvre, Paris • © Andrea Jemolo / Bridgeman Images. © musée du Louvre, Paris.

La foi comme le verbe ne sont pas figés. Étienne n’est pas Augustin, ce gratte-papier devant l’Éternel. Le diacre ne fixe rien, ne grave rien dans le marbre. La feuille blanche scotchée sur le socle pourrait signifier la chose. Pas simple de saisir le sens du discours (du latin discurrere : « courir çà et là»). Au sein de l’audience, on imagine les routes différentes qui seront prises à la fin du speech. Entre ceux qui regardent le ciel, le nez ou le doigt, ceux qui restent sceptiques, ceux qui préparent déjà le procès avec les faux témoignages… Et que penser de cette femme voilée qui nous regarde ? Admonitrice géniale, immaculée. Elle nous invite à joindre l’audience, d’un air de dire : «à vous de voir ». Oui, à chacun de voir, à chacun de saisir le discours d’Étienne, ce caillou dans la sandale des prêtres du temple qui finira lapidé. Comme le verbe finalement, condamné à disparaître avec la pierre.

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