Notre fascination pour les ruines est-elle obscène ? Réponse dans une exposition-fleuve à Lyon


C’est un panorama exceptionnel de la ruine dans l’art ! Mais, avant de se lancer dans cet intense dédale d’éboulements de pierres et de murs effrités, il faut savoir que le propos, dense, érudit et foisonnant, risque de perdre et d’essouffler les visiteurs qui n’auraient pas opté pour une visite guidée. Cette complexité, intellectuellement brillante mais peu lisible pour le grand public, s’explique par le fait que l’exposition est adaptée d’un ouvrage savant : Une histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières (2020, éd. Seuil) de l’historien de l’art et archéologue Alain Schnapp, co-commissaire du parcours.

Des moulages fragmentaires de statues anciennes gisent aux côtés de végétaux séchés. L’exposition s’ouvre sur cette œuvre d’Anne et Patrick Poirier (Caprarola, 1984), placée face à une vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, peinte par Hubert Robert en 1796 [ill. ci-dessus]. Le parcours sera irrigué de nombreux tableaux de ce style, du XVIIIe siècle ou de l’ère romantique, mettant en scène des arcades et des colonnes brisées, souvent celles de temples romains lentement grignotés par le temps. Une poésie mélancolique naît de ces traces, à la fois vénérables et fragiles, d’une grandeur passée. Jadis intacte, somptueuse et puissante, la pierre se craquelle, se lézarde, s’écroule. La végétation se glisse dans les interstices, jaillit en bouquets des corniches. Et insuffle de la magie aux constructions humaines en les rendant à la nature…

Johann Oswald Harms, Paysage avec des ruines

Johann Oswald Harms, Paysage avec des ruines, 1673

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huile sur toile • 50 × 66,5 cm • Coll. Hamburger Kunsthalle, Hambourg

Depuis toujours, aux quatre coins du monde, les ruines existent, émeuvent et inspirent. En témoigne, gravé en écriture cunéiforme sur une tablette d’argile vieille de plus de 4 300 ans, un poème se lamentant sur les ruines d’une ancienne ville mésopotamienne. Ou encore, plus loin, un fragment de fresque du Ier siècle découverte parmi les vestiges de la cité romaine d’Herculanum, qui dépeint une scène érotique sur fond de colonnes brisées et d’éboulements de pierres !

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Un édifice témoin d’une civilisation disparue

Victor Hugo, La Tourgue en 1835

Victor Hugo, La Tourgue en 1835, 1876

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Plume et lavis d’encre brune sur papier vergé • 30,3 × 19,8 cm • Coll. Maisons de Victor Hugo, Guernesey-Paris

Mais la ruine a beau être omniprésente, « elle est difficile à définir. Il s’agit d’un champ instable, qui exprime une tension entre matériel et immatériel », explique Alain Schnapp. Car les restes d’un bâtiment détruit par une guerre ou une catastrophe, ou d’un édifice témoin d’une civilisation disparue au terme d’un lent déclin, constituent la trace physique d’une chose invisible : ce qu’ont vécu, et perdu, ceux qui l’habitaient, et la disparition de ces derniers. Plus largement, ces vestiges du passé nous ramènent à la fragilité de notre propre existence, et donc à notre future mort…

« Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. […] Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir ! », s’exclame dès 1767 le philosophe Denis Diderot, inspiré par les tableaux d’Hubert Robert. Ainsi liées aux tourments de l’âme, les ruines passionneront les romantiques du XIXe siècle, à l’instar de Victor Hugo, qui en tire de superbes dessins à l’encre, sombres et agités.

François de Nomé, Daniel dans la fosse aux lions

François de Nomé, Daniel dans la fosse aux lions, Première moitié du XVIIe siècle

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huile sur toile • 44 × 73 cm • Coll. Musée de La Cour d’Or – Europmétropole de Metz

Le côté morcelé, parcellaire, fantomatique et donc mystérieux de la ruine donne le champ libre au rêve, aux vagabondages de l’esprit.

C’est précisément ce frisson lié au passage du temps (qui révèle la fragilité des choses, et donc leur valeur et leur unicité) qui rend les ruines si belles, sources de tant d’émotion. En témoigne un bol à thé coréen brisé, réparé grâce à de la poudre d’or selon la technique du kintsugi : une pratique japonaise qui, en soulignant et magnifiant leurs blessures, rend les objets endommagés encore plus beaux que les neufs.

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Salvador Dalí, Gradiva retrouve les ruines anthropomorphes (fantaisie rétrospective)

Salvador Dalí, Gradiva retrouve les ruines anthropomorphes (fantaisie rétrospective), vers 1931–1932

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huile sur toile • 65 × 54 cm • Coll. Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid • © Salvador Dalí, Fundació Gala-Salvador Dali / Adagp, Paris 2023

Parce qu’elles sont liées au rêve et à notre psyché, les ruines inspirent beaucoup les surréalistes comme Salvador Dalí et ses étranges « ruines anthropomorphes » peintes vers 1931. Pour les photographes comme Paul Nash, Thomas Ruff ou Florence Henri, les ruines sont l’occasion de réfléchir à la fragilité de leur propre médium, qui ne capte qu’une trace lumineuse, fragmentaire et parfois altérée, mais précieuse, de quelque chose d’impermanent.

Le côté morcelé, parcellaire, fantomatique et donc mystérieux de la ruine donne le champ libre au rêve, aux vagabondages de l’esprit. Ce que montrent bien les merveilleuses ruines imaginaires de l’artiste contemporaine Eva Jospin présentées à la fin de l’exposition : un paysage féérique en carton découpé, qui renvoie aux mondes miniatures de l’enfance…

Otto Dix, Rencontre nocturne avec un fou de la guerre

Otto Dix, Rencontre nocturne avec un fou de la guerre, 1924

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Eau-forte, aquatinte, pointe sèche • 14,8 × 19,8 cm • Coll. Kunstsammlung Gera • © ADAGP, Paris, 2023

« Il y a un côté obscène, comme avec le dark tourism. »

L’exposition n’oublie pas pour autant la profonde gravité des ruines qui, aussi belles soient-elles, renvoient toujours à un drame. Une photographie de Pascal Convert montre ainsi une grotte sanctuaire de Bâmiyân vandalisée par les talibans, qui l’ont couverte de suie et de traces de chaussures pour la rendre illisible. De puissants dessins d’Otto Dix et de Graham Sutherland témoignent, quant à eux, des ravages des deux Guerres mondiales, tandis qu’une photographie de la peau brûlée d’une victime de la bombe atomique à Nagasaki fait le lien entre la déliquescence de la pierre et celle de la chair.

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L’art de la ruine, réparateur du monde ?

Plus loin, une spectaculaire installation de l’artiste syrien Khaled Dawwa (Voici mon cœur !, 2018–2022, ci-dessous) reconstitue minutieusement, avec divers matériaux dont de l’argile, du métal, du carton et du verre, son quartier de Damas, la Ghouta, détruit en 2013 par les bombardements meurtriers du dictateur Bachar al-Assad.

Khaled Dawwa, Voici mon coeur !

Khaled Dawwa, Voici mon coeur !, 2018–2022

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Métal, contreplaqué, matériaux synthétiques, carton, végétaux, bois, papier, verre, matière textile, argile, colle • Vue de l’atelier de l’artiste à Vanves • Coll. Mucem, Marseille • © afp

Mais le malaise survient lorsqu’un plaisir esthétique est ressenti face aux traces de ces drames. « Il y a un côté obscène, comme avec le dark tourism. On a reproché aux photographes Yves Marchand et Romain Meffre, figures de l’urbex connus pour leurs photographies de lieux en ruines, de faire du ruin porn » rappellent les commissaires. Mais peut-on qualifier d’obscène la capacité de l’art à faire surgir la beauté du malheur et de la « laideur » ? L’art ne reflète-t-il pas tout simplement la complexité et l’ambiguïté de la vie ? On pourrait même avancer que l’art, en fixant la mémoire d’une ruine, en la montrant belle, et en répondant à une destruction par une création, s’érige en grand réparateur du monde !

Du 1 décembre 2023 au 3 mars 2024

www.mba-lyon.fr



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