Expos, visites olfactives… Les odeurs s’invitent au musée !


On entendrait presque le cri des mouettes. Au musée national de la Marine, qui a rouvert ses portes l’automne dernier après six longues années de travaux de rénovation, tout est fait pour immerger le visiteur dans un voyage en mer – de la muséographie, entièrement revue par l’agence h2o architectes en association avec les Norvégiens de Snøhetta, en passant par l’ambiance olfactive. Dès lors qu’il a passé la porte du palais de Chaillot, il se trouve ainsi saisi par un parfum qui embaume les espaces d’accueil du musée grâce à six diffuseurs de nanoparticules.

Créé sur mesure par Nathalie Lorson, maître parfumeuse chez Firmenich, en collaboration avec Studio Magique, cette fragrance intitulée « Sillage de mer » évoque l’odeur caractéristique du littoral, avec ses embruns iodés emportés par le vent frais. Si les marques de mode ou de cosmétiques ont régulièrement recours à des « signatures olfactives », le cas ne s’était encore jamais présenté au musée.

L’odorat est vecteur de sensations fortes

Le phénomène n’est pas vraiment nouveau mais il prend de l’ampleur. À l’heure où les expériences immersives fleurissent dans les musées, nombreuses sont désormais les institutions qui proposent aux visiteurs des expériences multisensorielles, sollicitant non seulement la vue, mais aussi le toucher, parfois le goût et, de plus en plus, l’odorat. Chose impensable il y a seulement deux ans, lorsque le masque était encore de rigueur dans tous les lieux publics, voilà que les musées chouchoutent le nez des visiteurs qui pourrait finalement s’avérer aussi important que les yeux dans une expérience de visite !

La pandémie de Covid l’a en effet prouvé : longtemps sous-estimé, l’odorat, qui joue un rôle crucial dans la perception du goût, est aussi un important vecteur d’émotions. Parmi nos cinq sens, il est celui qui se trouve le plus intimement lié aux souvenirs – le cortex olfactif étant situé non loin de la région de notre cerveau qui traite nos émotions. Un chiffre vertigineux pour refermer cette parenthèse anatomique : chaque individu serait capable de percevoir 1 000 milliards d’odeurs !

Le parfum en haut de l’affiche

Pour prendre la mesure de cette tendance, il suffit de regarder du côté de la programmation des musées : « Parfum de Chine, la culture de l’encens au temps des empereurs » au musée Cernuschi en 2018, « L’invention du parfum moderne » au musée Lalique en 2019, « Parfums d’Orient » à l’Institut du monde arabe en 2023… Les expositions sur le parfum, où l’odorat du visiteur est sur-sollicité, ont décidément le vent en poupe.

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Le parcours olfactif « Odoramento » de Chantal Sanier à l’hôtel de la Marine, 2024

Le parcours olfactif « Odoramento » de Chantal Sanier à l’hôtel de la Marine, 2024

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© Hôtel de la Marine / Centre des monuments nationaux

Cette année, force est de constater que les musées continueront de chatouiller nos narines : à l’hôtel de la Marine, la créatrice de parfums Chantal Sanier propose avec « Odoramento » un parcours olfactif grâce à de discrètes sculptures en cire froide inspirées d’objets du XVIIIe siècle, disséminées de salle en salle ; à l’abbaye de Maubuisson l’exposition « Sentience, écouter le parfum de la couleur » fait dialoguer le monde du parfum occidental avec l’art japonais de l’encens (Kōdō) et rassemble des œuvres (odorantes !) d’artistes contemporains, exposées aux côtés d’objets issus des collections du musée archéologique du Val-d’Oise ; en Isère, le musée de Saint-Antoine-L’Abbaye a inauguré ce printemps le parcours « Parfums d’histoire, du soin au bien-être » qui revient sur l’histoire des senteurs thérapeutiques de l’Antiquité à nos jours ; cet été au Clos Lucé, l’exposition « Léonard de Vinci et les parfums de la Renaissance » s’intéressera à la présence discrète des parfums dans l’œuvre du maître italien et présentera des reconstitutions d’objets dessinés par Léonard liés à l’olfaction.

Voir des chefs-d’œuvre… et les sentir !

« Lorsqu’on regarde une œuvre avec une odeur, on la détaille beaucoup plus car tous nos sens se mettent en éveil ».

Carole Calvez

« Les institutions culturelles ont cruellement besoin de se renouveler et cherchent, dans cette période post-confinement, à faire revenir les visiteurs », note Mathilde Castel, autrice d’une thèse sur la muséologie olfactive. Au-delà des expositions sur le parfum, nombre de musées rivalisent d’idées pour éveiller l’odorat des visiteurs. En 2020, l’historienne de l’art et chercheuse olfactive Caro Verbeek proposait aux visiteurs du Rijksmuseum d’humer des bandelettes imprégnées d’une fragrance pour le moins inédite : une interprétation olfactive de La Bataille de Waterloo de Jan Willem Pieneman (1824). Pour ce faire, la chercheuse avait reconstitué les odeurs que pouvaient alors possiblement sentir les soldats sur le champ de bataille – le crin de cheval, le cuir, la terre mouillée ou encore la transpiration…

Jan Willem Pieneman, La Bataille de Waterloo

Jan Willem Pieneman, La Bataille de Waterloo, 1824

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Huile sur toile • 567 × 823 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • Photo Rijksmuseum

« Lorsqu’on regarde une œuvre avec une odeur, on la détaille beaucoup plus car tous nos sens se mettent en éveil », observe Carole Calvez. Pharmacienne de formation, elle s’est tournée vers le design olfactif et propose régulièrement des « visites olfactives » dans les musées. Le principe ? Comme une visite guidée, elle emmène de petits groupes de visiteurs à la découverte d’œuvres d’une collection ou d’une exposition qu’elle a préalablement sélectionnées et pour lesquelles elle a spécialement créé une odeur. Chaque fragrance est élaborée dans son laboratoire, qui contient quelque 4 000 matières premières qu’elle connaît toutes sur le bout des doigts (ou, devrait-on dire, du nez !) : « Le premier travail du parfumeur est de mémoriser les matières premières avec des mots, des couleurs, des images ou des souvenirs ».

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Alfred Boucher, La Bourrasque

Alfred Boucher, La Bourrasque, entre 1880 et 1890

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Bronze d’édition en une grandeur, fonte Siot-Decauville • 89 x 50 × 36 cm • Coll. musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine • © musée Camille Claudel / Photo Yves Bourel

Dernièrement, dans le cadre d’une visite au musée Camille-Claudel de Nogent-sur-Seine, elle a livré des interprétations olfactives de La Bourrasque d’Alfred Boucher (1880–1890) : « Deux odeurs ont été présentées au public : l’absolue de foin (celle de la paille) et une odeur qui représente le vent, que l’on devine au mouvement des corps. Cette odeur est du maceal (dilué à 1 %), une matière première de parfumerie puissante, qui donne l’impression d’espace et de volume. Elle délivre des notes vertes, ozoniques et d’écorce d’arbre, et représente pour moi la puissance du vent qui porte les odeurs de la nature avoisinante », explique Carole Calvez. Le musée du Louvre, le musée Rodin, le Palais des beaux-arts de Lille, le musée de l’Imagerie Populaire de Val-de-Moder, le musée du Vieux Nîmes, le musée des Arts précieux Paul-Dupuy de Toulouse… : partout en France, les visites olfactives au musée font des émules !

Pourquoi un tel engouement ? Au-delà de la nécessité de faire revenir les visiteurs au musée après de longs mois de confinement, Mathilde Castel observe une multitude de facteurs. Parmi eux, elle note un phénomène de « starification des parfumeurs » qui prend de l’ampleur : « Auparavant, lorsqu’on achetait un parfum, on ne savait pas d’où il venait, ni qu’il y avait une personne qui l’avait créé. Aujourd’hui, on connaît des noms de parfumeurs comme des noms de stylistes des maisons de couture. »

L’œuvre textile et sonore « Sentir la couleur du souffle » de Julie C. Fortier présentée dans l’exposition « Sentience, écouter le parfum de la couleur » à l’abbaye de Maubuisson

L’œuvre textile et sonore « Sentir la couleur du souffle » de Julie C. Fortier présentée dans l’exposition « Sentience, écouter le parfum de la couleur » à l’abbaye de Maubuisson

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© Julie C. Fortier / Conseil départemental du 95 / Photo Catherine Brossais

Elle remarque également un changement de rapport au monde des odeurs dans notre quotidien : « On pose désormais un nouveau regard sur les parfums que l’on porte et l’on se rend compte que, finalement, les odeurs de notre vie nous touchent. » Mathilde Castel note aussi un certain enthousiasme des artistes contemporains pour les odeurs : de Peter de Cupere à Julie C. Fortier, ils sont en effet une poignée à s’emparer de ce médium invisible. L’art olfactif a aussi désormais son prix : créé en 2022 sous l’impulsion du studio de création de parfums Flair, le prix Flair met en lumière la vitalité des pratiques artistiques liées aux odeurs et aux parfums.

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Vers un patrimoine européen des odeurs

Carte des odeurs générée par les chercheurs du projet Odeuropa

Carte des odeurs générée par les chercheurs du projet Odeuropa

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Les musées et les chercheurs se passionnent aussi pour les odeurs du passé. À l’image de Caro Verbeek et de sa reconstitution des odeurs de la bataille de Waterloo, certains scientifiques tentent même de recréer des senteurs disparues. C’est là tout l’enjeu du projet Odeuropa, qui réunit depuis 2020 une vaste équipe d’historiens, de linguistes, d’historiens de l’art, de parfumeurs, de chimistes et de spécialistes en intelligence artificielle originaires de toute l’Europe. Leur objectif : créer un patrimoine olfactif européen en réunissant dans une immense base de données les odeurs que l’on aurait pu sentir sur le Vieux Continent entre le XVIe et le début du XXe siècles.

Pour y parvenir, ces chercheurs ont sollicité l’intelligence artificielle qui a analysé des milliers d’images, de peintures et de textes pour en extraire des références aux odeurs. Une fois ce travail d’identification achevé, ils ont ensuite isolé puis classé les senteurs ayant une signification culturelle ou historique majeure – comme celle par exemple du smog londonien pendant la révolution industrielle ou celle de la thériaque utilisée par les médecins pour se protéger de la peste noire. En résulte aujourd’hui une riche encyclopédie en ligne du patrimoine olfactif européen, doté d’un moteur de recherche pour le moins inédit : un « smell explorer » ! Une dizaine de ces senteurs devrait aussi faire l’objet de reconstitutions et voyager ensuite à travers les musées européens… Où les odeurs n’ont pas fini de nous mener par le bout du nez !

Jusqu’au 1 septembre 2024

www.valdoise.fr

www.hotel-de-la-marine.paris

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Parfums d’histoire, du soin au bien-être

Du 4 mars 2024 au 8 décembre 2024

musees.isere.fr

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Léonard de Vinci et les parfums de la Renaissance

Du 7 juin 2024 au 15 septembre 2024

vinci-closluce.com

L’encyclopédie de l’histoire et du patrimoine des odeurs



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