Par un matin de mai caniculaire, quelques heures avant d’ouvrir ses portes aux visiteurs, le Palais de Tokyo s’éveille tranquillement. Tout à coup, une voix chantante s’élève, troublant le ronron des aspirateurs des agents d’entretien. Cette voix, c’est celle de Camille, qui lorsque nous la rencontrons ce jour-là dans les entrailles du musée tente de se remémorer une chanson composée des années plus tôt pour le peintre Pierre Soulages, qu’elle avait interprétée dans l’abbaye de Conques, dont le maître de l’« outrenoir » a conçu les vitraux.
Un peu plus d’un an après son triomphe aux Oscars, aux Golden Globes et aux César, où elle a été récompensée pour la bande originale du film Emilia Pérez de Jacques Audiard, composée avec son compagnon Clément Ducol, elle présente dans le centre d’art le premier volet de son nouvel album solo intitulé The Sound Of Milk, dont la sortie est prévue le 18 septembre. Celui-ci est diffusé en continu dans la salle 37dB – la salle d’écoute du Palais de Tokyo – jusqu’au 1er juin. « Le Palais de Tokyo a une géométrie que j’aime beaucoup. J’avais envie d’un lieu pour raconter le premier volet de mon disque, que je souhaitais inscrire dans l’histoire de l’art contemporain des femmes », explique la chanteuse révélée au grand public en 2005 avec « Ta Douleur », extrait de son album Le Fil.
« J’ai voulu inviter mon public dans l’intimité de la création »
« Naissance », « Enfance », « Adolescence » : cette nouvelle œuvre-fleuve de 29 titres, conçue comme un triptyque, est sans aucun doute son projet le plus intime. L’artiste y aborde, avec sensibilité, tendresse et une pointe de facétie, son expérience de la maternité dans un monde en proie aux troubles et traversé de tempêtes. « Ces chansons racontent cette période où je suis devenue maman. Dans cet album, j’ai voulu inviter mon public dans l’intimité de la création en racontant comment grandissent les chansons et les enfants. Ma palette de couleurs, c’est ce moment où le son et le lait jaillissent en même temps. » Et de poursuivre : « Cet album raconte la mère, la femme qui chante que je suis ».

La pochette de l’album « The Sound Of Milk » de Camille, signée Sophie Calle
Dans son panthéon féminin, la chanteuse convoque la Japonaise Chiharu Shiota et ses impressionnants environnements tissés de milliers de fils, ou encore Serena Carone, à qui elle a commandé un « escargot sonore », réalisé en collaboration avec un ingénieur du son de l’Ircam. Mais il y a aussi, et surtout, Sophie Calle, amie de presque toujours, qui signe aujourd’hui la pochette de l’album.
Un longue histoire d’amitié avec Sophie Calle
« C’est le regard d’une femme sur une femme. Il y a quelque chose d’éternellement paisible, d’archaïque, alors qu’on ne voit ni le ciel, ni la terre et qu’il n’y a pas d’eau… C’est hostile. Ça raconte où en est le monde. »
Leur complicité voit le jour autour du fameux projet Prenez soin de vous, présenté dans le Pavillon français de la Biennale de Venise en 2007. « Il s’agissait de lire, à travers le prisme de sa profession, une lettre de rupture qu’avait reçue Sophie de la part de son amoureux. Cette lettre était assez énervante et j’étais furieuse pour elle, comme la plupart des autres femmes ayant collaboré à ce projet, se souvient-elle. Mais j’ai finalement pris le parti de lui dire, à lui, ‘Prenez soin de vous’, puisque sa lettre s’achevait ainsi. J’ai voulu retourner un peu les choses, le faire avec une certaine tendresse. J’ai essayé d’avoir de la compassion pour cet homme qui faisait un geste de lâcheté tout en étant très littéraire. »
Elle poursuit : « Sophie m’a vue enceinte, allaiter et devenir maman. J’ai eu envie de l’inviter dans cette aventure, elle qui a toujours refusé d’avoir des enfants. » Un jour, alors qu’elle a accueilli quelques mois plus tôt son deuxième enfant, Camille sollicite l’artiste pour réaliser son portrait. La séance a lieu sur le toit de la maison de Sophie Calle, à Malakoff. « J’aime ce toit d’asphalte, on dirait une piste d’atterrissage. J’ai ma fille au sein, Sophie prend la photo, on s’amuse, on est en famille », résume la musicienne.
« Cette image raconte le monde contemporain. C’est le regard d’une femme sur une femme. Il y a quelque chose d’éternellement paisible, d’archaïque, alors qu’on ne voit ni le ciel, ni la terre et qu’il n’y a pas d’eau… C’est hostile. Ça raconte où en est le monde, comment on élève des enfants et comment retrouver le lien du geste naturel, de la tendresse, dans un monde de brutes », analyse-t-elle.

Antonello da Messina, L’Annonciation, 1475–1476
Tempera et huile sur bois • 45 × 24,5 cm • Coll. Galleria Regionale della Sicilia, Palais Abatellis, Palerme • © Photo Giulio Archinà
Cette image tendre, teintée d’inquiétante étrangeté, est d’autant plus ambivalente que Sophie Calle a aussi fait de son non-désir d’enfant une œuvre : en 2018, inspirée par une présentation trouvée sur Internet (« Sophie Calle, artiste sans enfant par choix »), elle réalise un troublant autoportrait faisant mine d’allaiter un bébé – qui n’est évidemment pas le sien. « Lorsque j’ai dit à Sophie que j’étais enceinte, elle m’a répondu ‘merde’ et, lorsque je lui ai annoncé ma seconde grossesse, elle s’est exclamée ‘remerde’ ! », se rappelle Camille dans un éclat de rire.
Elle aime voir dans cette photographie une Vierge à l’Enfant contemporaine, tout en confiant son admiration pour les maîtres anciens. « J’aime beaucoup ce tableau d’Antonello de Messine, qui met en scène l’Annonciation sans l’ange. Le regard de Marie, ses mains… » Soudain, sa voix se fige, comme pétrifiée par l’émotion : « Oh ! J’ai envie de pleurer ! ». Chez Camille, les larmes, comme les notes de musique ou le lait maternel, semblent porter en elles l’impénétrable mystère de la vie.
Camille, The Sound Of Milk
2026 • Because Music • sortie le 18 septembre 2026
Camille. The Sound Of Milk Experience
Du 29 mai au 1er juin 2026 au Palais de Tokyo
Plus d’informations sur le site du Palais de Tokyo
13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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