Watteau, en plein vague à l’âne


Voici Pierrot, sous les feux de la rampe. Les bras lui en tombent. Le candide de la Commedia dell’arte est planté devant nous, avec son fameux costume blanc. Sa veste est bien boutonnée, la coupe est terrible : manches relevées à mi-parcours, collerette sans panache, allure boursouflée, pantalon trop court, chaussons noués de rubans roses… Le chapeau relevé en haut du crâne n’arrange rien à l’affaire. Cette fois-ci, son visage n’est pas enfariné, mais les sourcils marqués font ressortir son teint rosé. Pierrot a l’air perdu, sans envergure. Le spectateur, presque gêné, se déplace vers les autres personnages.

Derrière Pierrot, les compères de la Commedia s’agitent à mi-corps. À droite, trois profils sont  alignés en pleine lumière. Au premier plan est posté le Capitan, soldat fanfaron en costume écarlate. Derrière lui, les amoureux Léandre et Isabelle. Lui, a la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Qu’a-t-il vu ? Mystère, mais sa coiffe vient d’être soufflée par la lumière. Isabelle est occupée ailleurs. Elle tire sur une corde avec le Capitan pour faire avancer l’âne qui transporte le Docteur ignare. Habillé de noir, il nous observe d’un regard vilain. Qu’est-ce qu’il nous veut, celui-là ? Son sourire de faussaire sort de l’ombre grâce à sa collerette pâle. Sa monture nous regarde, la larme à l’œil, méfiante.

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail)

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail), 1718–1719

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Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Le Docteur a la même silhouette que la borne diabolique, plantée dans les arbres, à droite de la toile. Nez de crochet, menton pointu, bouche sournoise. Le buste est peu rassurant. Lancerait-il un regard complice au Docteur ? Entre ces deux profils fourbes, le décor est champêtre : branches délicates, feuilles dorées, ciel de coton. Pourtant, cette nature légère ne dissipera pas l’ambiance… pesante. La scène fait penser au premier acte d’une pièce à suspens. Au casting : des esprits diaboliques, un Léandre ahuri, l’âne méfiant et ce Pierrot qui brille par son absence. Comment tout ça va-t-il finir ?

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En 1719, Antoine Watteau est en fin de carrière. Il en a vu du monde, il en a peint des choses : scènes de genre, portraits mondains, bosquets coquins, nus plus ou moins mythologiques… Ses pinceaux dessinent un univers inédit, sorte de pot-pourri mêlant élégance et nostalgie. Même lorsqu’il peint des scènes de bal ou des promenades champêtres, l’ambiance est lourde. En réalité, les atmosphères de Watteau ne sont jamais aussi légères qu’elles en ont l’air. Au-delà de la distraction, sa peinture questionne la simple représentation des apparences. Chez Watteau, tout se concentre vers la nature humaine et ses mystères.

Jean-Antoine Watteau, La Partie carrée

Jean-Antoine Watteau, La Partie carrée, vers 1713

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Huile sur toile • 49,5 × 64,8 cm • Coll. Fine Arts Museum of San Francisco • © Bridgeman Images

Et quoi de mieux que le théâtre pour jouer sur les représentations et chatouiller les âmes ? Grand amateur de comédie, Watteau connaît les règles du déguisement, de la fiction, des rapports formels institués par la Commedia dell’arte. Avec cet art-là, toutes les ambiguïtés sont mises en lumière. Parmi les personnages qui défilent, le Pierrot est un sujet idéal. Ce clown énigmatique – solitaire et incompris – a une double personnalité. Équivoque, lunaire, lunatique. Dans la Partie Carrée (1713), le héros lumineux est déjà le cœur du sujet, nous tournant le dos avec sa guitare. Avec Pierrot (1718–1719), il est de retour. Face à nous. Même s’il n’a pas d’instrument, on sent qu’il est en train de nous jouer un sacré tour.

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail)

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail), 1718–1719

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Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

La nature ambiguë du Pierrot mérite un second passage. Prière de faire abstraction du brillant costume et de cette solitude gênante. Regardons Pierrot les yeux dans les yeux. Focus sincère, zoom délicieux. Ses mirettes nous fixent, imperturbables, comme une invitation à gratter leur nonchalance équivoque. Le nez est affûté, la bouche rieuse, presque moqueuse. On l’imagine formulant l’énigme ultime de la toile : « À votre avis, pourquoi suis-je en train de briller par mon absence ? ». En guise de réponse, le costume de satin imperméable nous renvoie les feux de la rampe en pleine poire. Nous voilà tous enfarinés, comme Léandre. D’ailleurs, qu’a-t-il bien pu voir dans le dos de Pierrot ? Un trou dans son pantalon ? L’imagination moulinera vite dans le vide de l’invisible…

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Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail)

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail), 1718–1719

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Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Pour dépasser le stade de l’aveuglé ahuri, notre regard cherche partout des indices. Nouvel échange avec l’âne, qui interpelle. Planqué sous terre, le fameux têtu aux grandes oreilles refuse d’avancer vers le Capitaine cramoisi et les amoureux. Il a vu droit devant lui la borne du Diable, ce coquin qui flatte l’ego. Ça sent le roussi par ici. Isabelle et le Capitaine peuvent bien tirer, l’âne n’avancera pas. Pour saisir sa pensée, faudrait-il le relier à Pierrot ? Ces deux-là ont déjà tant en commun : postures immobiles, regard tourmenté, réputations infondées (le personnage est « bouffon de service » – l’animal est « débile confirmé »). Signalons qu’en temps normal, Pierrot a le museau fardé de blanc, comme l’âne… Mais pour cette fois, Watteau les a reliés par un ruban rose, nouant les chaussures de l’un, coiffant l’encolure de l’autre.

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail)

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles (détail), 1718–1719

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Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Ce ruban serait-il l’insigne discret des affranchis ? De ceux qui se moquent des railleries, de ceux qui se moquent de briller. L’âne n’est pas ce cheval qui trotte dans le manège des représentations. Il n’ira pas vers ce Diable qui flatte les nombrils, surtout pas avec un ignare sur le dos. Pierrot non plus. Son costume nous renvoie sa lumière au visage… Alors que faire pour échapper au statut du Léandre abruti ? La réponse se cache peut-être dans les buissons, là où se dresse une étrange paire d’oreilles… On dirait la figure de l’âne penchée sur les comédiens, comme une vérité planquée juste derrière eux. Serait-ce une nouvelle version de la Caverne de Platon, servie sur un Watteau ? Chacun saura voir de quoi il retourne…

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