Voyage dans les entrailles de la Terre au Louvre-Lens


Quelle meilleure entrée en matière que des représentations de grottes et de failles ? Des œuvres d’art ancien dépeignant des épisodes mythologiques, aux cratères en métal fondu de Christo (1960), en passant par les tableaux des paysagistes du XIXe siècle, les artistes se sont beaucoup intéressés à ces ouvertures rocailleuses, sombres et mystérieuses. Évoquant parfois la bouche d’un monstre, celles-ci se révèlent à la fois effrayantes et inspirantes. Des portes d’entrée qui nous invitent à nous enfoncer dans les profondeurs…

C’est d’ailleurs ainsi que commence le fameux roman Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, adapté au cinéma en 1959 par Henry Levin avec James Mason dans le rôle principal, et dont un extrait est présenté plus loin dans le parcours : un professeur part sur les traces d’un explorateur disparu qui aurait découvert, dans le cratère d’un volcan islandais, un passage menant jusqu’aux entrailles de la Terre…

Les cratères en métal fondu de Christo

Christo & Jeanne Claude, Cratère

Christo & Jeanne Claude, Cratère, 1960

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Peinture émaillée, peinture à la colle, sable et métal sur panneau • 163 × 123 cm • Coll. Centre Pompidou – Musée national d’Art Moderne, Paris • © RMN Grand Palais presse / Photo Hélène Mauri / © ADAGP, Paris 2024

Durant des siècles, philosophes, scientifiques et écrivains se sont demandé s’il y avait au centre de la Terre un grand feu, de l’eau, des espaces habitables, voire même d’autres planètes ! En réalité, la Terre est composée de plusieurs « croûtes » et « manteaux » rocheux et d’un noyau métallique d’une température extrêmement élevée, situé à plus de 5 000 kilomètres de la surface. Mais cela, les artistes l’ont longtemps ignoré, et le mystère n’a cessé d’alimenter leur imaginaire…

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« Parce qu’on ne peut voir les profondeurs, on s’imagine que les pires menaces y sont cachées. Cette idée était déjà très présente dans la mythologie grecque et se retrouve dans les représentations de l’Enfer chrétien » expliquent les commissaires Alexandre Estaquet-Legrand, Jean-Jacques Terrin et Gautier Verbeke. L’exposition en présente quelques beaux exemples, dont Enée conduit par la sibylle aux Enfers (1600–1634), un tableau spectaculaire et grouillant de détails attribué au peintre néerlandais Jacob van Swanenburgh, premier maître de Rembrandt. Ou encore des peintures infernales de l’artiste anglais John Martin, et diverses illustrations de l’Enfer de Dante, notamment par le génial graveur Gustave Doré.

Vue de l’exposition « Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre » au Louvre Lens. Au centre, « La Grotte de Platon » de Michiel Coxcie, 1500-1600

Vue de l’exposition « Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre » au Louvre Lens. Au centre, « La Grotte de Platon » de Michiel Coxcie, 1500–1600

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© Louvre Lens / Photo Frédéric Iovino

Selon cette vision, les entrailles de la Terre abritent des flammes dévoratrices, des eaux noires et des démons tortionnaires qui entraînent définitivement les damnés loin de la lumière… William Blake, Franz von Stuck, Alphonse Mucha : de nombreuses œuvres du parcours illustrent ces enfers, ainsi que les démons qui les peuplent, qu’il s’agisse d’un fantôme dessiné par Hokusai, du dieu maya de la mort sculpté dans du calcaire au IXe siècle, ou d’une effrayante sorcière en terre cuite par Just Becquet (1894).

Les gravures de Piranèse

C’est donc naturellement sous Terre, dans l’obscurité, là où se trouvent tapis les éléments mauvais, que sont creusées les geôles, cachots et oubliettes les plus sinistres. En témoignent les superbes et très célèbres gravures de Piranèse représentant des prisons souterraines angoissantes et labyrinthiques, où s’enchevêtrent des escaliers fous actionnés par des poulies et des cordes.

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Giovanni Battista Piranèse, Planche V, Les Reliefs de lions de la série Les Prisons

Giovanni Battista Piranèse, Planche V, Les Reliefs de lions de la série Les Prisons, 1761

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Gravure • Coll. Musée des Beaux Arts de Liège La Boverie, Liège • © Musée de la Boverie

« Le thème des mondes souterrains renvoie à de nombreuses réalités différentes. C’est un sujet multi-facettes. »

Le sous-sol, c’est aussi tout simplement le monde des défunts qui y sont enterrés et qu’on imagine ressortant de terre pour nous hanter. Une photographie issue d’une performance de fakir orchestrée par Maurizio Cattelan (Mother, 1999) évoque à la fois cette sortie de terre des morts-vivants et l’angoisse d’être enterré vivant, tandis qu’un sarcophage égyptien en bois nous indique grâce à un plan le chemin à parcourir sous terre pour accéder au monde des morts…

« Le thème des mondes souterrains renvoie à de nombreuses réalités différentes. C’est un sujet multi-facettes », expliquent les commissaires. Ainsi, le parcours évoque également les tranchées de la Première Guerre mondiale, la dureté du travail des mineurs de charbon (très importants dans l’histoire de la région des Hauts-de-France où se trouve le Louvre-Lens, érigé à deux pas de deux terrils de charbon), ou encore le métro et autres constructions urbaines souterraines, avec notamment des dessins préparatoires au film Metropolis de Fritz Lang.

Un « cabinet de curiosités »

Jean Francis Auburtin, Chants sur l’eau

Jean Francis Auburtin, Chants sur l’eau, 1912

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Huile sur toile • 200 × 251 cm • Coll. Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris • Paris Musées Petit Palais

Un « cabinet de curiosités » aborde également les richesses du sous-sol, qui regorge de fossiles et de pierres précieuses, tandis qu’une souche d’arbre récupérée par l’artiste italien Giuseppe Licari nous rappelle que les sous-sols sont aussi un lieu de vie et de germination, où s’étendent les racines des plantes. Un superbe portail en carton découpé d’Eva Jospin, inspiré des grottes de rocaille du XVIIIe siècle, et ouvrant sur un tableau de Jean Francis Auburtin (vers 1912, prêté par le Petit Palais) représentant des sirènes vues depuis l’intérieur d’une grotte, réactive enfin la dimension enchanteresse de ces espaces mystérieux [ill. en Une].

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Si la scénographie n’est pas aussi spectaculaire et immersive qu’annoncée, le parcours a le mérite d’illustrer une grande diversité de mondes souterrains en télescopant les genres, époques et origines géographiques… Et réserve quelques surprises, parmi lesquelles une œuvre de l’artiste Huang Yong Ping (La Caverne, 2009) : une critique de l’obscurantisme des Talibans destructeurs des bouddhas de Bâmiyân, sous la forme d’une réinterprétation du mythe de la caverne de Platon, contenue dans un rocher et à observer par un petit trou.

John Melhuish Strudwick, Le Fil d’or (A Golden Thread)

John Melhuish Strudwick, Le Fil d’or (A Golden Thread), 1875

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Huile sur toile • 72,4 × 42,5 cm • Coll. Tate, Londres • © Tate

Un précieux prêt de la Tate, Le Fil d’or du préraphaélite John Melhuish Strudwick, élève d’Edward Burne-Jones (1875), nous souffle enfin que l’obscurité du sous-sol, où se trament les secrets de la vie, serait nécessaire à notre existence lumineuse en surface… Deux mondes opposés, mais essentiels l’un à l’autre !

Du 27 mars 2024 au 22 juillet 2024

www.louvrelens.fr



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