une série à (re)voir pour comprendre notre époque



Pourquoi l’actualité devrait-elle toujours être nouvelle ? Un chef-d’œuvre que vous n’avez pas vu reste une nouveauté pour vous. C’est le décès le 14 août dernier de la grande artiste Yayoi Kusama, à 97 ans, qui m’a fait penser à The Andy Warhol Diaries d’Andrew Rossi, série en six épisodes d’environ une heure chacun réalisée pour Netflix en 2022. Si vous ne l’avez pas encore vue, précipitez-vous. Yayoi Kusama, amie et rivale de Warhol, l’accusa d’avoir repris son idée de tapisser entièrement un espace d’une même image répétée : rappel salutaire que derrière le génie Warhol se cachait aussi un extraordinaire capteur des inventions des autres.

The Andy Warhol Diaries est un chef-d’œuvre conçu à partir du monumental Journal de Warhol – lui-même étant quasiment une œuvre conceptuelle. Du 24 novembre 1976 au 17 février 1987 – cinq jours seulement avant sa mort –, Warhol téléphone presque chaque matin à son amie et collaboratrice Pat Hackett pour lui raconter sa journée de la veille : qui il a vu, où il est allé, ce qu’il a dépensé – jusqu’au moindre taxi –, les fêtes, les stars, les ragots mais aussi ses amours, ses jalousies, ses peurs. Ce qui devait notamment servir à justifier ses dépenses auprès du fisc devient pendant onze ans l’enregistrement obsessionnel d’une vie : plus de 20 000 pages, condensées par Hackett et publiées en 1989.

Le monde à travers les yeux de Warhol

À la réalisation, on trouve le documentariste américain Andrew Rossi : après les coulisses du New York Times dans Page One (2011) et celles du Met Gala dans le formidable The First Monday in May (2016), il s’attaque à l’icône absolue de la société du spectacle. Et quel film ! Rossi ne raconte pas Warhol : il montre le monde comme Warhol regardait le monde. Une avalanche d’archives, Polaroid, émissions de télé, films privés et Super 8 se télescopent. On y découvre les premiers dessins de Warhol, des images de lui enfant filmant sa mère, ses débuts de graphiste publicitaire de génie, son goût pour la soupe Campbell avant qu’il n’en fasse une œuvre.

Les témoins d’aujourd’hui sont filmés comme de nouveaux Screen Tests (Warhol installait une personne face caméra sans parler pendant trois minutes. Il en a réalisé près de 500, de Lou Reed à Dalí). Son ami Jon Gould, dont Warhol est fou amoureux, apparaît jeune, sublime, sur une plage. Diana Ross danse sous la pluie. Studio 54 scintille tandis que plane déjà l’ombre du sida. Jeffrey Deitch, célèbre galeriste new-yorkais (toujours vivant et actif), apporte dans le film un témoignage passionnant, comme certains collectionneurs, des collaborateurs ou des journalistes qui ont « vécu » Warhol.

Puis Basquiat, jeune, insolent, magnétique, apparaît. Il réveille Warhol, le ramène à la peinture, devient son ami, son rival aussi, mais avec lui il crée une série d’œuvres inouïes (dont 80 toiles ont été exposées à la fondation Louis Vuitton en 2023). L’histoire de cette collaboration, de cette amitié, est presque un film dans le film tant elle est fascinante. Et la musique ! « Nature Boy » chanté par Nat King Cole installe une mélancolie irréelle, tandis que la partition de Brad Oberhofer transforme les archives en souvenirs rêvés. Tout paraît vivant et déjà disparu.

« Ressusciter par une machine l’artiste qui voulait devenir une machine »

Et puis Warhol parle. Ou presque. Sa voix a été recréée grâce à l’intelligence artificielle, associée à celle de l’acteur Bill Irwin, pour lui faire prononcer les mots qu’il avait lui même dictés à Pat Hackett. C’est troublant. Et génial. À l’heure où l’IA est accusée de remplacer, falsifier ou piller la création, elle accomplit ici exactement l’inverse : elle transforme l’archive en présence. Elle ne fait pas dire à Warhol ce qu’il n’a jamais dit : elle nous permet d’entendre ses propres mots comme s’il était encore là. Et quelle ironie sublime : ressusciter par une machine l’artiste qui voulait devenir une machine… Voilà pourquoi cette série de 2022 est peut-être encore plus actuelle en 2026. Car l’actualité, c’est ce qui nous fait regarder le présent autrement.

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The Andy Warhol Diaries

Série en six épisodes d’Andrew Rossi

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Andy Warhol – La ligne et l’image

Du 16 septembre 2026 au 10 janvier 2027

museeduluxembourg.fr





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