un film nourri par l’histoire de l’art


Si L’Odyssée de Christopher Nolan a suscité un raz-de-marée de débats passionnés (et parfois absurdes) sur sa fidélité à l’œuvre d’Homère, son casting, son budget (colossal) et ses moyens techniques (70 mm en IMAX), il y a un point sur lequel tout le monde s’accorde : sa qualité esthétique. On serait donc tenté, chez Beaux Arts Magazine, d’aller chercher dans ses 600 000 mètres de pellicules des références à l’histoire de l’art.

D’autant plus que l’on connaît le penchant de Nolan pour l’art. Grand amateur autoproclamé des illusions de M.C. Escher, dont l’univers imprègne tout entier son film Inception, le cinéaste a également fait de nombreuses allusions au cubisme (que nous avions analysées ici en détail) dans son biopic du « père de la bombe atomique » Oppenheimer. Dans son panthéon, citons également Francis Bacon, son artiste préféré selon ses dires, qui l’a inspiré pour le personnage du Joker dans The Dark Knight (il l’avait expliqué dans cet entretien vidéo pour la Tate Modern), mais aussi Caspar David Friedrich (notamment pour Interstellar) et William Turner (pour Dunkerque). Dans un autre film, Tenet, un faux Goya se trouve même au cœur de l’intrigue.

Goya comme source d’inspiration déclarée

Goya, justement ! La seule référence assumée à l’histoire de l’art dans L’Odyssée est Saturne dévorant un de ses fils (1819–1823) de Francisco de Goya. « C’était une importante inspiration », a confié le réalisateur au Los Angeles Times, avant de préciser qu’il en avait même affiché une reproduction au mur pendant le tournage. La même atmosphère sombre et lugubre de ce que l’on appelle les « peintures noires » du maître espagnol se retrouve dans la scène du cyclope Polyphème, l’une des plus réussies du long-métrage.

La plus horrifique aussi. Dans l’obscurité d’une grotte, le géant à la peau grise et nue, vu à hauteur d’hommes, y croque les soldats d’Ulysse comme s’ils étaient de vulgaires snacks. « [Ce qui] le rend le plus effrayant, c’est que du point de vue du monstre, ils ne sont pas des monstres. Nous sommes insignifiants pour eux, et c’est cela qui est vraiment terrifiant », a expliqué le cinéaste.

Odilon Redon, Le Cyclope

Odilon Redon, Le Cyclope, vers 1914

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Huile sur toile • 64 × 51 cm • Coll. Rijksmuseum Kroller-Muller, Otterlo, Pays-Bas • © Bridgeman Images

Dans l’humanité presque pathétique du monstre, certains commentateurs ont vu un écho au sympathique Cyclope d’Odilon Redon (1914). Mais au vu des sources d’inspiration avérées de Nolan, on rapprochera plutôt le visage difforme de Polyphème des figures de chair disloquée par la douleur de Francis Bacon.

Tout le film est par ailleurs marqué par cette esthétique crue. Les décors y sont tous naturels, et les êtres – réels ou fantastiques – y apparaissent dans leur matérialité la plus brute. Aussi, lorsque la magicienne Circé transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, elle opère telle une sculptrice modelant de ses mains la chair des soldats, comme s’il s’agissait de glaise.

Une peinture marquée par les scènes homériques

James Mallord William Turner, Ulysse se moquant de Polyphème

James Mallord William Turner, Ulysse se moquant de Polyphème, 1829

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Sur les réseaux sociaux et dans la presse, spectateurs et critiques ont établi d’autres rapprochements artistiques. On ne s’en étonnera pas, la peinture d’histoire ayant largement puisé dans l’œuvre d’Homère. Parmi les plus probants, celui avec Ulysse se moquant de Polyphème (1829) de Turner. Toutes les marines du peintre britannique, y compris ses tempêtes, semblent en outre infuser les images de la Méditerranée capturées par le directeur de la photographie du film, Hoyte van Hoytema.

La scène où Ulysse s’attache au mât de son navire pour ne pas succomber au chant des sirènes peut également rappeler le tableau Ulysse et les Sirènes (1891) du préraphaélite John William Waterhouse, lequel reprend l’iconographie classique figurant sur les vases antiques. Si ce n’est que Nolan abandonne la forme chimérique hellénistique des sirènes mi-femmes mi-oiseaux pour celle plus communément admises de femmes à queue de poisson. Vues uniquement depuis l’embarcation du héros, elles apparaissent au loin se prélassant au soleil sur un rocher. Ce qui évoque une autre représentation de sirène par Waterhouse. Nolan aurait-il hybridé deux images ?

On pourrait citer bien d’autres œuvres : Ulysse et Calypso (1882) d’Arnold Böcklin, Charybde et Scylla (1894) d’Ary Ernest Renan, La Procession du cheval de Troie (1760) de Giandomenico Tiepolo… Car en réalité avec ce péplum qui rejette toute anecdote, Nolan se mesure à cette culture classique qui cherche dans les mythes le sens profond de l’existence.

Arnold Böcklin, Ulysse et Calypso

Arnold Böcklin, Ulysse et Calypso, 1882

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Huile sur acajou • photo : Bridgeman Images / Erich Lessing

Visuellement proche d’un tableau, le film entièrement tourné en 70 mm et dans des décors naturels tient lieu de manifeste anti-numérique. L’Odyssée apparaît même comme un plaidoyer pour le retour à la création humaine, à l’image de sa Circé plasticienne. À une question que le journaliste HugoDécrypte lui posait sur l’utilisation de l’IA au cinéma, le cinéaste a répondu : « Je pense que l’IA est un cheval de Troie dont tout le monde sait que les Grecs sont à l’intérieur ».

Réalisé par Christopher Nolan

2026 • 173 min. • actuellement en salles





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