Quand on dit storytelling politique, on pense aux affiches de campagnes présidentielles. La force tranquille de Mitterrand campé devant un paysage rural, garant d’une alternance sereine. Il y a aussi le pommier réconciliateur de Chirac, le « Hope » d’Obama ou la casquette rouge de Trump aux accents d’Oncle Sam, pouce levé. Autant de constructions imagées qui cherchent à faire passer un message, à frapper le cœur des regardeurs. Ce déploiement symbolique ne date évidemment pas d’hier et le Marat assassiné (1793) de David nous en offre une masterclass. Observons !
Il doit être minuit, ou pas loin. L’heure du crime s’avance pleins phares, dans un intérieur dépouillé. Toute la partie haute est nue, indéfinie, couvrant les deux tiers du tableau. Une surface en apesanteur, espèce d’antichambre où l’œil s’impatiente. Très vite, un trait de lumière le conduit vers le sujet : la victime, plongée dans une baignoire, recouverte de toiles.
Ce gisant occupe le dernier tiers et structure une ligne d’horizon rehaussée sur la gauche, là où le buste émerge. La tête penchée appuie la ligne tout en prenant la lumière. Elle est entourée d’épais linges blancs, tachés de sang. Sur la droite, le drapé se double d’un feutre vert. La ligne suit le coude de la victime, puis l’avant-bras lumineux jusqu’à cette main gauche qui saisit une lettre.

Atelier de Jacques-Louis David, Marat assassiné, 13 juillet 1793 (détails), 1800
Huile sur toile • 162,5 × 130 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Sur cette partie droite, la baignoire prend des allures de bureau. Juste à côté, une caisse en bois fait office de desserte. Y sont déposés un encrier et une plume dont la pointe noire nous renvoie vers la victime. Est-il écrivain, comptable ou dramaturge ? Monsieur a-t-il seulement rendu son dernier souffle ?
Le sang coule au dehors mais circule encore sous les chairs. Les muscles sont vigoureux, les paupières n’ont pas complètement fermé boutique. Les regardeurs urgentistes tenteront de lui prendre le pouls. Sans la plaie dégoulinante, on pourrait diagnostiquer une simple chute de tension, voire une micro-sieste. Son visage s’abandonne, comme ce bras droit qui tombe à la verticale. Celui-là tient une plume prête à écrire, plus forte que cette épée, couchée juste à côté : voici l’arme du crime, le couteau ensanglanté, oublié, comme une discrète évidence.
Gagner les mémoires
De nombreux écrits comblent le silence, tous disposés sur la droite. Dans la main gauche, c’est un billet en date du 13 juillet 1793. Sur l’en-tête, on peut lire : de Marie-Anne Charlotte Corday au citoyen Marat – « Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance ». C’est bref.

Atelier de Jacques-Louis David, Marat assassiné, 13 juillet 1793 (détails), 1800
Huile sur toile • 162,5 × 130 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Poursuivons la lecture des indices. Sur le billot qui porte la plume et l’encrier, on croise aussi un assignat posé sur une lettre. L’écriture est différente, ce doit être celle du baigneur malheureux : « Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ». Une ultime mention figure sur la caisse-desserte. Solennelle, romaine, elle est peinte en lettres capitales à même le sapin : « N’AYANT PU ME CORROMPRE, ILS M’ONT ASSASSINÉ ». Voilà qui fait long pour un titre ; mais pour un mobile, quelle enseigne.

Atelier de Jacques-Louis David, Marat assassiné, 13 juillet 1793 (détail), 1800
Huile sur toile • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
« Où es-tu David ? Prends ton pinceau, il te reste encore un tableau à faire. »
Jacques-Louis David (1748–1825) rend ici hommage à son ami Jean-Paul Marat (1743–1793) ; comme lui député montagnard, comme lui partie prenante de la Révolution – David avec son pinceau, Marat avec sa plume. Le directeur de L’Ami du Peuple appelle à une révolution venue de la rue « sans-culottes ». En juin 1793, le polémiste a contribué à la chute des députés girondins, ces libéraux immodérés. Exilés en Province, ceux-là aussi tiennent la plume, notamment Jacques Pierre Brissot avec Le Patriote français. Tous dénoncent le sanguinaire Marat qui réclament les têtes de 270 000 traîtres pour assurer la tranquillité publique.
À Caen, une jeune lectrice de la presse girondine – Charlotte Corday, 25 ans – se résout à stopper la furie. Arrivée à Paris le 13 juillet, elle apprend que Marat est cloué dans sa fameuse baignoire sabot pour soigner un eczéma carabiné. Elle se présente chez lui, à deux reprises, l’implorant par lettres. Le soir, pour l’ultime tentative, elle débarque en affirmant avoir des informations sur des ennemis de la Révolution. Marat la fait entrer, se fait poignarder.

Attribué à Fougeat, Funérailles de Marat, à l’église des Cordeliers, les 15 et 16 juillet 1793, vers 1793
Huile sur toile • 59 × 73 cm • Coll. Musée Carnavalet, Histoire de Paris
Le lendemain, les sections parisiennes défilent à la Convention pour lui rendre hommage. L’orateur Guirault s’écrie : « Où es-tu David ? Prends ton pinceau, il te reste encore un tableau à faire ». L’artiste va produire une nouvelle œuvre-reliquaire, après celle du député Lepeletier de Saint-Fargeau. Le 20 janvier 1793, ce votant régicide s’était fait sabrer par un royaliste.

Anatole Devosge, Le Peletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort, 1793
Dessin au crayon noir • Coll. musée des Beaux-Arts, Dijon • © GrandPalais Rmn
Dans la foulée, David l’avait immortalisé sur sa couche funéraire – épée au-dessus du nombril. Marat sera le second martyr. Mais d’abord, David doit mettre en scène les funérailles de l’« Ami du peuple », conçue comme un appel à la vengeance. Du 16 au 17 juillet 1793, un cortège purgatif va traverser les rues de Paris. D’ailleurs, au pied du lit de triomphe est écrit : « Marat l’ami du peuple, assassiné par les ennemis du Peuple. Ennemis du peuple modérez votre joie, il aura des vengeurs ».
Une guerre de communication se joue entre Montagnards et contre-révolutionnaires. La Convention doit combler le vide post-Louis XVI en glorifiant ses martyrs. Pour coloniser les esprits, les effigies sont de sortie. Un buste de Brutus – tueur de tyran – occupait déjà les rangs de la Convention.

Jacques-Louis David, Marat assassiné, 1793
Huile sur toile • 165 × 128 cm • Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • Photo J. Geleyns – Art Photography
En y accrochant les tableaux-reliques de Lepeletier et Marat, les députés ajoutent des exemples à suivre, ne craignant pas la mort. Achevée en octobre, la toile est d’abord exposée dans la cour du Louvre, surmontée d’un écriteau où on peut lire : « N’ayant pu me corrompre, ils m’ont assassiné ». Cette mention inspirée de Tacite n’est pas inscrite sur la première version du Marat assassiné (1793). Le billot original présente une simple dédicace : « À Marat, David ». Plus tard, David fait réaliser deux copies à son atelier dont la version du Louvre (1800) qui reprend la mention de Tacite.
Frapper le coeur des regardeurs
Avec ce bain de sang serein, David élève Marat au-dessus de la mêlée passionnée. Mieux, son demi-dieu républicain vient calmer l’esprit de vengeance. Après les commémorations, il faut passer à autre chose, à l’éternité. Dans son sarcophage romain, le polémiste profite d’une « belle mort » – passeport pour sa gloire immortelle. Celui qui va bientôt entrer au Panthéon n’inspire pas de crainte. Son visage est doux. L’odeur de soufre s’est dissipée et l’eczéma semble enfin guéri grâce au marbre des chairs. À cœur incorruptible, chairs imputrescibles.
Par ailleurs, le narratif est évacué. Corday est placée hors-champ tout comme la pointe du sabot, trop domestique. Pour camper un martyr, mieux vaut éviter l’affiche d’un vaudeville-thriller. En comparaison, certaines illustrations de l’époque pourraient s’intituler « Ciel, ma bourreau ! », « Very bad trip à la mode de Caen » ou « Le couteau sifflera trois fois ».

Anonyme, Assassinat de Jean-Paul Marat par Charlotte Corday le 13 juillet 1793, 1793
Aquatinte • Coll. Musée Carnavalet, Histoire de Paris • CC0 Paris Musées Collection
Saisie par la force de l’image, la Convention commandera 1 000 duplicatas gravés diffusés à travers le pays.
La veille du 13 juillet, David est venu aux nouvelles de son ami. Il l’a décrit à la Convention, écrivant ses dernières pensées « pour le salut du peuple ». Son Marat assassiné est ainsi présenté. Bras ouverts, il accorde sa chair et son encre pour le salut du peuple, telle Marie livrant son fils et sa chair pour le salut du monde. Si la plaie rappelle le flanc christique, la baignoire évoque aussi un tombeau biblique – celui du Christ pour l’entrée ou de Lazare pour la sortie ; chacun verra.

Le Caravage, La Mise au tombeau du Christ, 1602–1604
Huile sur toile • 300 × 203 cm • Coll. Pinacothèque, Vatican
Les écrits peuvent aussi se traduire religieusement. La lettre, le billet et l’assignat légendent la vertu de celui qui ouvre sa porte aux malheureux, qui vient en aide à la veuve et l’orphelin. Le Deutéronome, au pied de la lettre. On se croirait presque dans le transept de la basilique saint Jean-Paul. Son gisant profite d’une sacrée lumière, lui insufflant la vie ; de la tête au bras, jusqu’à la main qui saisit la plume. Marat poursuit la divine dictée pour l’éternité. Les regardeurs haut perchés enfonceront le clou (de la Passion) en voyant les plumes messagères comme le symbole de la colombe d’un Saint-Esprit républicain.

Atelier de Jacques-Louis David, Marat assassiné, 13 juillet 1793 (détails), 1800
Huile sur toile • 162,5 × 130 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Aujourd’hui, les enquêteurs reconstituent les scènes de crime pour tenter de s’approcher des faits, pour retrouver un semblant de vérité. Ici, c’est tout le contraire. La reconstitution de David dépeint une contre-vérité bien assumée. L’artiste manipule les faits et les symboles comme personne pour produire un chef-d’œuvre de communication politique.
Le terme de communication renvoie d’ailleurs au latin communicatio désignant la « mise en commun », autrement dit la communion avec son audience regardeuse, auditrice, spectatrice. Saisie par la force de l’image, la Convention commandera d’ailleurs 1 000 duplicatas gravés diffusés à travers le pays. Avec Marat assassiné, la peinture devient un médium politique de grande écoute, intérieure.
Jacques-Louis David
Du 15 octobre 2025 au 26 janvier 2026
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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