Kurt Schwitters (1887–1948) en bref
Rebelle de l’art moderne, iconoclaste et volontiers en marge, Kurt Schwitters est aussi un touche-à-tout : peintre, graphiste, sculpteur voire architecte mais aussi poète phonétique. Proche de Raoul Hausmann et de Jean Arp, fidèle à l’irrévérence de l’esprit dada originel, il refuse le sectarisme du mouvement et noue des liens féconds avec des tenants de l’art abstrait à l’échelle internationale. Adepte du collage, de la collecte de rebuts et autres détritus dans son atelier de Hanovre, Schwitters va faire de son environnement une œuvre d’art à grande échelle, le Merzbau, œuvre éphémère qu’il va recréer dans ses années d’exil de 1937 à sa mort.

Man Ray, Kurt Schwitters, vers 1925–1930
© akg-images / © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2026
Il a dit
« J’apprécie autant le sens que le non-sens. Je préfère les absurdités, mais c’est une affaire personnelle. »
La vie de Kurt Schwitters en quelques dates
De la peinture au collage
Né à Hanovre en 1887, Kurt Schwitters se forme à la peinture à la Kunst Akademie de Dresde entre 1909 et 1914. Alors qu’il vit dans la ville où fut fondé Die Brücke, Schwitters n’a aucun contact avec le groupe expressionniste même si les portraits de sa femme Helma Fischer qu’il réalise dans ses débuts sont déjà bien éloignés des codes de l’art classique.
Face à la guerre
Engagé soldat en 1914, il est réformé pour raisons de santé en mars 1917 et dessine du matériel militaire pour les aciéries Wülfel dans sa ville natale. En 1918, naît son fils Ernst Schwitters, qui sera un photographe important.
Vers l’abstraction, et au-delà
La peinture de Schwitters évolue vers l’abstraction et l’artiste se rapproche de la galerie Der Sturm à Berlin, pour y exposer de premiers collages qui vont rapidement supplanter sa pratique picturale. Son art est remarqué par Jean Arp et Hannah Höch, laquelle va l’introduire à son compagnon d’alors Raoul Hausmann et plus largement aux cercles dadaïstes allemands.
Merz, en marge
Alors qu’il découpe un journal en 1919, il est happé par la syllabe en gros caractères « Merz », qu’il a prélevée par hasard dans un bandeau publicitaire pour la Privat und Kommerz-Bank. Schwitters s’applique à donner un sens à ce terme qui devient son leitmotiv absolu. La même année, son poème An Anna-Blume (« À Anna Fleur »), parodie d’ode d’amour où il déstructure la métrique et célèbre l’absurde connaît un certain succès populaire.
Un mouvement « anti-dada »
Cette publication comme sa proximité avec Der Sturm lui valent la défiance de Richard Huelsenbeck, fer de lance du club dada à Berlin : Schwitters est persona non grata à la Foire internationale de 1920. Il érige alors Merz au rang de mouvement en publiant un manifeste, où le dadaïsme berlinois est copieusement raillé. Le Hanovrien entraîne dans son escarcelle Hannah Höch et Raoul Hausmann, le « Dadasophe ». En 1921, tous trois coupent définitivement les ponts avec le milieu berlinois avec leur tournée « Anti-Dada – Merz » à Prague.
Rapprochements avec le constructivisme
Schwitters prend part en 1923 au Congrès Dada-Constructiviste à proximité à Weimar, ville du Bauhaus. Il se rapproche de Theo Van Doesburg, le père de De Stijl ainsi que du constructiviste russe El Lissitzky. Tous deux collaborent régulièrement à la revue Merz fondée par Schwitters en 1923. Ce dernier signe dans le dernier numéro de Merz en 1932 un mémorable poème phonétique : L’Ursonate.
Une œuvre d’art total taxée de « dégénérée »
C’est la même année que Schwitters entreprend dans sa maison de Hanovre la construction du Merzbau (« construction Merz »), agrégat d’objets trouvés et déchets divers scellés qui prend possession de bientôt toute la maison. Représenté par treize œuvres à l’exposition « L’art dégénéré » de Munich en 1937, Schwitters est contraint de quitter l’Allemagne et sa femme par la même occasion, cette dernière restant pour gérer les biens familiaux et le Merzbau qu’elle ne pourra sauver des bombardements. Schwitters s’installe à Lysaker, à côté d’Oslo puis, à la suite de l’invasion de la Norvège par l’Allemagne en 1940, en Grande-Bretagne. Sa qualité d’Allemand lui vaut un long séjour en camp d’internement sur l’île de Man où, résilient, il réalise de petites figures dans une abstraction biomorphique et se remet à la peinture.
Une aura internationale
Débarqué à Londres en 1945, Schwitters est bien accueilli par le critique Herbert Read et l’artiste Ben Nicholson. Une bourse versée par le MoMA lui permet d’acquérir une grange à Ambleside dans le Lake District où il entame la construction d’une ultime construction, le Merzbarn en 1947. Mais l’artiste à la santé fragilisée s’éteint le 8 janvier 1948 avec, à son chevet, sa nouvelle compagne, Edith Thomas. Kurt Schwitters restera une référence incontournable pour des artistes tels que Richard Rauschenberg, Joseph Beuys, Arman ou encore Mario Merz.
Ses œuvres clés
Merzbild 25 A. Das Sternenbild, 1920

Kurt Schwitters, Merzbild 25 A. Das Sternenbild, 1920
Assemblage • 104,5 × 79 cm • Coll. Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf • akg-images / André Held
Intégrée à la série des « Merzbild » ou « images Merz », cette œuvre mixte se situe à la croisée des pratiques, du collage vers l’assemblage et de la peinture vers la sculpture. En effet, Schwitters continue de jouer du ciseau pour faire crier les typographies de la presse allemande, mais il propose un ancrage plus vif encore dans le réel avec l’intégration de matériaux pauvres directement collés ou cloués sur le fond, comme de la ficelle ou du grillage de poulailler. Ici la peinture fait son retour, davantage comme un élément d’abstraction venant structurer la composition et fondre les éléments épars dans un grand tout.
Merzbau, Hanovre, 1923–1937

Kurt Schwitters, Merzbau au Sprengel Museum d’Hanovre, 1933
Le goût du recyclage prend une tout autre dimension avec le Merzbau. Schwitters, qui glane des détritus au fil de ses pérégrinations, cultive la réputation d’un drôle de facteur Cheval, dont l’atelier ressemble bientôt à une décharge publique. L’espace de vie et de travail du Hanovrien est une accumulation qui raconte aussi sa vie et ses amitiés. Les objets trouvés, enchâssés dans des piliers de plâtre d’une architecture anarchique et impraticable, sont autant de reliques dans ce qu’il appelle aussi la « Cathédrale de la misère érotique ». Réplique ironique de la Cathédrale du socialisme par Lyonel Feininger pour le Bauhaus, hommage à l’atelier comme œuvre d’art totale chez Brancusi, le Merzbau est surtout un espace éphémère, dont une reconstitution a toutefois été mise en place au Sprengel Kunst Sammlung de Hanovre.
Mère et œuf, vers 1945–1947

Kurt Schwitters, Topo Mother Egg HEMIS 2RBGJNG, vers 1945–1947
Technique mixte • 11,2 × 19,3 × 10,5 cm • Coll. Tate, Londres • © ARTGEN / Alamy Stock Photo / hémis
Séduit par les paysages de l’île de Man puis du district des Lacs en Angleterre, Schwitters effectue un étonnant retour à la peinture naturaliste et à la sculpture sous une forme relativement conventionnelle. Avec cette petite sculpture, emblématique de ses créations tardives, Schwitters se rapproche encore davantage de son ami Arp mais aussi de Miró et de Max Ernst auquel il reprend le motif enfantin de l’oiseau. Trop peu considérées, ces œuvres ne représentent pas pour l’artiste un retour en arrière mais la continuité de son œuvre qui n’a jamais fui l’enjouement devant la nature.
Kurt Schwitters – Le chaos-monde, 1918-1948
Du 6 octobre 2026 au 7 février 2027
Musée national Picasso – Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
Poster un Commentaire