Que vaut « Le Tableau volé » de Pascal Bonitzer avec Alex Lutz et Léa Drucker ?


Que les spectateurs soient prévenus : ici, pas de longue contemplation artistique ni d’aventure hollywoodienne grandiose avec flashbacks viennois à la façon de La Femme au tableau (2015), qui narrait la récupération d’un célèbre Klimt spolié ! Si le réalisateur Pascal Bonitzer s’inspire également d’une histoire vraie qui remonte elle aussi à l’Autriche des années 1910 et à la Seconde Guerre mondiale – celle d’un tableau exceptionnel d’Egon Schiele (1890–1918) retrouvé en 2005 chez un modeste particulier –, Le Tableau volé est surtout un prétexte pour brosser un portrait au vitriol du milieu de l’art, des inégalités sociales et des travers humains…

L’acteur Alex Lutz y campe le commissaire-priseur André Masson (homonyme du peintre !), un antipathique requin des enchères, employé par la maison de vente Scottie’s – contraction savoureuse de Sotheby’s et de Christie’s. Celui-ci est contacté par une avocate lui annonçant que son client, un jeune ouvrier de Mulhouse, aurait chez lui un tableau d’Egon Schiele. Persuadé qu’il s’agit d’un faux, Masson se rend néanmoins sur place en compagnie de son ex-épouse experte.

Une œuvre de grande valeur

Là, le duo est pris d’un fou rire incrédule : il s’agit de l’authentique Soleil d’automne (Tournesols) d’Egon Schiele – tableau torturé de 1914 représentant, en écho à ceux de Van Gogh, des tournesols morts et ratatinés sur un fond argenté, à la fois maladifs, fragiles et vénéneux, comme les corps noueux aux peaux parcheminées qui ont fait la renommée de l’expressionniste autrichien… Une œuvre de grande valeur qui était demeurée introuvable depuis son vol par les nazis dans les années 1940 !

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Egon Schiele, Soleil d’automne

Egon Schiele, Soleil d’automne, 1914

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Huile sur toile • 100 × 120,5 cm • Coll. particulière • © Christie’s Images / Bridgeman Images

Bien réels, les tournesols de Schiele, reproduits à l’identique dans le film, avait été spoliés au collectionneur juif viennois Karl Grünwald (1899–1964), qui a réussi à fuir hors d’Europe tandis que son épouse, sa fille et toute sa famille ont été assassinées à Auschwitz.

L’œuvre a ensuite été retrouvée dans le salon d’un modeste appartement de Mulhouse, un ami du propriétaire ayant, un beau jour, fait le lien entre cette peinture et la couverture d’un magazine consacrée à Schiele.

Truffé de personnages désagréables à la pique facile, le film maintient le tableau de Schiele constamment à l’arrière-plan.

Avec un réalisme acerbe, quelques moments de comédie et une touche d’absurde, le cinéaste prend le parti de scruter, sans esthétisation et en plan resserré (un choix de cadrage assez étouffant), les magouilles et convoitises d’un milieu de l’art cynique. Truffé de personnages désagréables à la pique facile – d’une odieuse collectionneuse raciste présente dans la première scène, au commissaire-priseur méprisant, froid et pète-sec incarné par Alex Lutz, en passant par sa stagiaire mythomane, jouée par Louise Chevillotte –, le film maintient le tableau de Schiele constamment à l’arrière-plan.

L’œuvre s’efface derrière les personnages

Léa Drucker et Alex Lutz incarnant un couple de commissaires-priseurs dans le film « Le Tableau volé », 2024

Léa Drucker et Alex Lutz incarnant un couple de commissaires-priseurs dans le film « Le Tableau volé », 2024

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Réduite à un objet de convoitise financier, un « produit » commercial à « faire mousser », tel que le désigne sans cesse le personnage principal, l’œuvre s’efface derrière les personnages qui se bagarrent à son sujet ou se le disputent en salle des enchères. Une situation irritante pour les amoureux de peinture, mais une bonne façon de représenter un milieu où l’art est devenu le cadet des soucis de ses protagonistes.

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Quelques personnages permettent néanmoins de respirer un peu, tels l’avocate de Mulhouse (Maître Egerman, campée par Nora Hamzawi), Bertina, l’experte fantasque incarnée par Léa Drucker (une originale qui reste peut-être la seule à réellement s’intéresser au tableau lui-même), et surtout Martin, le jeune ouvrier, joué avec une justesse émouvante par Arcadi Radeff.

Arcadi Radeff dans le film « Le Tableau volé » réalisé par Pascal Bonitzer, 2024

Arcadi Radeff dans le film « Le Tableau volé » réalisé par Pascal Bonitzer, 2024

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Simple et droit, ce garçon très touchant n’a que faire des millions : pour ne pas avoir de « sang sur les mains », il souhaite rendre au plus vite, et sans toucher d’argent, l’œuvre à ses propriétaires.

La fracture sociale est au cœur de l’intrigue. Le malaise est palpable lorsque les voitures de sport, montres de luxe et maîtres-sushi à domicile de l’univers d’André Masson (un parvenu qui exècre ses origines « médiocres ») et de ses richissimes clients, entrent en collision avec le milieu ouvrier et « provincial » de Martin, qui vit dans une maison modeste de banlieue, survolée à intervalles lancinants par les avions décollant d’un aéroport voisin, et qui n’a aucune idée de la valeur du tableau accroché chez lui à côté d’une cible de fléchettes !

Le film montre cependant que les origines et les apparences sont trompeuses : l’authenticité et la vraie beauté (qu’elle soit artistique, humaine ou morale) ne se situent pas forcément là où on le croit. Dans le même temps, des personnages peu amènes se révèlent plus humains en cours de route. Mais le film semble porter aussi (en témoignent une référence à Émile Zola ainsi que la fin de l’histoire) un regard assez mélancolique sur un fossé social qui, pour certains, demeure infranchissable… Et auquel l’art ne changera rien.



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