Quand un baiser volé sur une monochrome conduit au tribunal…


Le 19 juillet 2007, une jolie jeune femme en robe rouge pénètre dans une salle de la Collection Lambert, à Avignon. Personne, dans ce musée ouvert en 2000 pour abriter la collection d’art contemporain d’Yvon Lambert constituée dans les années 1960, n’a pour l’instant la moindre idée du tourbillon que va déclencher cette visiteuse d’apparence frêle et inoffensive…

Dans cette salle, la jeune femme est éblouie : au blanc immaculé des cimaises, répond celui, tout aussi éclatant, de deux des toiles d’un triptyque de l’artiste américain Cy Twombly (1928–2011). Sur l’une d’elles, la pureté du fond est perturbée par un griffonnage nerveux d’un rouge strident, comme l’expression d’une colère jetée impulsivement. Sur l’autre, rien ne vient rompre la blancheur de neige… Comme hypnotisée, la visiteuse s’avance vers le monochrome, les bras écartés… Et y dépose un baiser. Sur le fond blanc, apparaît désormais la trace de sa bouche maculée de rouge à lèvres !

Une atteinte à la création de l’artiste ?

« J’ai déposé un baiser. Une empreinte rouge est restée sur la toile. Je me suis reculée et j’ai trouvé que le tableau était encore plus beau… »

Rindy Sam

Perdu dans la toile vide, ce petit « bisou » répond de façon presque charmante au geste expressif de l’artiste américain, déployé dans la même couleur sur le tableau voisin ! Problème : ce geste transforme sans son consentement le projet de l’artiste, qui y voit une atteinte à sa création. Sans compter que l’œuvre en question, qui fait partie du triptyque Three dialogues (Phaedrus), inspiré de Phèdre de Platon et réalisé en 1977, est estimée à 2 millions d’euros ! La contrevenante, une artiste cambodgienne de 31 ans du nom de Rindy Sam, est aussitôt retenue par les gardiens, puis placée en garde à vue pendant 15 heures.

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Rindy Sam chez elle à Martigues

Rindy Sam chez elle à Martigues, le 26 juillet 2007

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La jeune femme paraît dépassée par les événements. « J’ai déposé un baiser. Une empreinte rouge est restée sur la toile. Je me suis reculée et j’ai trouvé que le tableau était encore plus beau… Vous savez, dans cette salle vouée aux dieux grecs, c’était comme si j’étais bercée, poussée par les dieux… Cette tache rouge sur l’écume blanche est le témoignage de cet instant ; du pouvoir de l’art », raconte-t-elle ingénument dans les colonnes de La Provence.

Une situation délicate

Malgré la fraîcheur de son explication, Rindy Sam se trouve dans une situation délicate. Une procédure pour dégradation volontaire de bien d’autrui est lancée, et la jeune femme est citée à comparaître devant le tribunal correctionnel d’Avignon le 12 septembre 2007. La Collection Lambert, le collectionneur Yvon Lambert (propriétaire de l’œuvre) et l’artiste Cy Twombly se sont constitués parties civiles…

« Phaedrus » de Cy Twombly  lors de l’exposition « Blooming » à la Collection Lambert, avant la dégradation

« Phaedrus » de Cy Twombly lors de l’exposition « Blooming » à la Collection Lambert, avant la dégradation, 2007

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Une semaine seulement après le baiser, un certain Patrick Levieux, qui se présente comme le « conseiller artistique » de Rindy Sam, prend sa défense dans les colonnes du Monde. L’homme, un ancien journaliste qui donne des cours de philo, est en réalité son amant depuis quatre ans. Il s’avère même qu’il accompagnait la jeune femme dans la salle du musée ce fameux jour, et la photographiait juste avant qu’elle embrasse le tableau, comme le révélera en novembre le journal Le Temps. Dans Le Monde, sans révéler ses liens intimes avec la jeune femme, il s’offusque du fait qu’elle ait passé une nuit « dans le froid et la saleté d’un cachot » pour « un acte d’amour d’une grande pureté »



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