Monet : une exposition-fleuve à Monaco montre comment la Riviera fut pour lui une révélation


Claude Monet, Rochers au bord de la Méditerranée

Claude Monet, Rochers au bord de la Méditerranée, 1888

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Huile sur toile • 65,1 x 81,3 cm • Coll. Columbus Museum of Art, Ohio. Legs de Frederick W. Schumacher

Le nom de Monet évoque plutôt les bords de Seine et la campagne normande que le Sud et la mer Méditerranée. Et pourtant, le célèbre impressionniste a bien effectué trois séjours féconds sur la Riviera française, monégasque et italienne ! Au cœur de cette exposition sont réunis 23 des quelque 90 tableaux qu’il y a peints, encore jamais été présentés ensemble en France…

Exhorté par son marchand, le galeriste Paul Durand-Ruel, à « peindre des choses nouvelles », Monet prend le train pour le Sud en décembre 1883. Accompagné de son ami Auguste Renoir, qui lui a suggéré cette destination, le peintre pose ses valises à Monaco, où il reste quinze jours. Fuyant l’agitation de la principauté déjà très urbanisée, il file avec Renoir planter son chevalet à la pointe de la Veille, à Roquebrune-Cap-Martin. Depuis cet endroit calme (aujourd’hui situé entre le club La Vigie et l’hôtel Monte-Carlo Beach), l’artiste peint des vues lointaines de Monte-Carlo.

Une « palette de pierreries »

Pâle, brouillée, composée d’un ballet de touches blanche, mauve et bleu clair, l’une d’elles apparaît presque abstraite, et déjoue les attentes. « Monet n’est pas le reporter de la Riviera. Il ne va pas peindre le casino, les rues pittoresques, ni même vraiment la mer. Il cherche simplement un lieu où peindre la lumière, la couleur, l’instant », insiste Marianne Mathieu, spécialiste du peintre et commissaire de l’exposition.

Claude Monet, Monte-Carlo vu de Roquebrune, impression

Claude Monet, Monte-Carlo vu de Roquebrune, impression, 1883

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Huile sur toile • 65 × 81 cm • Collection de S.A.S. le Prince de Monaco

« Je suis installé dans un pays féérique. Je ne sais où donner de la tête, tout est superbe et je voudrais tout faire […]. »

Claude Monet

Monet trouve son paradis à 45 minutes en train de là, dans le village italien de Bordighera, qu’il découvre d’abord en compagnie de Renoir en 1883, avant d’y revenir seul à l’hiver 1884 et d’y passer trois mois, de janvier à avril. Les couleurs du Midi y émerveillent et désarçonnent le maître. « C’est si beau ici, si clair, si lumineux ! On nage dans l’air bleu, c’est même effrayant ». « Je suis installé dans un pays féérique. Je ne sais où donner de la tête, tout est superbe et je voudrais tout faire ; aussi j’use et je gâche beaucoup de couleurs, car il y a des essais à faire, c’est toute une étude nouvelle pour moi que ce pays », écrit-il.

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Installé à la pension Anglaise (qui se dresse toujours au 22 via Circonvallazione), Monet part tous les matins peindre sur le motif dans un petit rayon de deux kilomètres. Il brosse deux vues opposées du même bâtiment : la villa Bischoffsheim ou villa Etelinda, conçue vers 1873 par l’architecte Charles Garnier, et toujours visible au 38 via Romana. Des toiles festives où les édifices émergent d’un feu d’artifice de verdure mariant de nombreuses teintes de rose, de jaune pâle, de bleu et de vert…

Bordighera : un paradis botanique

Bordighera est avant tout un foisonnant paradis botanique : dans cette palmeraie naturelle fournisseuse officielle des palmes vaticanes, sont cultivées des brassées de fleurs destinées à former des bouquets, ou à fournir les parfumeurs de Grasse. Le village est entouré d’une mer de végétation de quatre-vingt hectares, dont Monet va tenter durant quinze jours de trouver l’entrée. Son propriétaire, Francesco Moreno, a fait fortune dans la production d’huile d’olive et de combustible pour lampes à huile, grâce à ses milliers d’oliviers. Ses essences rares ayant été la cible de voleurs, il a entouré sa propriété de hauts murs en pierre…

Claude Monet, Villas à Bordighera

Claude Monet, Villas à Bordighera, 1884

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Huile sur toile • 61 x 74 cm • Hasso Plattner Collection

Au moment de quitter l’Italie, il est retenu durant plusieurs jours par les douaniers, qui pensent que ses caisses contiennent des chefs-d’œuvre italiens volés !

Quand Moreno autorise enfin Monet à entrer, l’artiste découvre seul des jardins luxuriants où jaillissent palmiers, citronniers, bougainvilliers, oliviers, figuiers et fleurs de toutes sortes, avec une vue plongeante sur la mer… Et dont une petite portion subsiste encore, veillée par la fondation Pompeo Mariani (à visiter sur rendez-vous, au 7 via Fontana Vecchia). Fait exceptionnel, on y reconnaît certaines vues que l’artiste y a peintes il y a 140 ans, notamment le clocher du village entre les palmiers, et un vénérable olivier au tronc courbe.

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En voiture à cheval, Monet se rend aussi à Dolceacqua, petit village italien médiéval qu’il peint niché dans la vallée de la Nervia, et dont il brosse en quelques gestes le joli pont élancé en pierre du XVIe siècle. Alors que ce second séjour dans le Sud n’aura duré que quatre mois, il revient avec l’équivalent d’un an de production. Si bien qu’au moment de quitter l’Italie, il est retenu durant plusieurs jours par les douaniers, qui pensent que ses caisses contiennent des chefs-d’œuvre italiens volés !

Claude Monet, À gauche, « Monte-Carlo vu de Roquebrune » (1884). À droite, « Canotiers à Argenteuil » (1874)

Claude Monet, À gauche, « Monte-Carlo vu de Roquebrune » (1884). À droite, « Canotiers à Argenteuil » (1874)

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Huile sur toile • 66 x 81,3 cm ; 61,9 x 80 cm • Museum of Fine Arts, Boston Isabelle and Scott Black Collection • © 2022 Museum of Fine Arts, Boston © Collection Nahmad

En 1888, Monet revient sur la Riviera pour un troisième et dernier séjour, à Antibes. « Il faudrait peindre ici avec de l’or et des pierreries », s’exclame-t-il. Ses couleurs deviennent plus chaudes et vives avec ses Rochers au bord de la Méditerranée [ill. à la Une], où la roche blonde, rose et ocre avance dans une mer qui semble sertie de saphirs et d’émeraudes. Pour d’autres vues d’Antibes, il revient à ses tons bleu et rose pâle, mais les marie à une mer turquoise et un soleil au blanc aveuglant.

Le Sud, point pivot de la carrière de Monet ?

Pour Marianne Mathieu, ces séjours dans le Sud constituent « un moment clé » dans le parcours de Monet. D’abord, ils marquent pour lui la fin de la peinture de compagnonnage et le début des grandes « campagnes » solitaires visant une production intense. Ensuite, la profusion des jardins de Bordighera l’inspire pour ceux de Giverny, véritable œuvre vivante qu’il composera sur sa propriété acquise en 1890, et dont il fera le décor de ses plus célèbres chefs-d’œuvre.

Une promenade merveilleuse au cours de laquelle notre pas et notre souffle ralentissent.

Enfin, son voyage à Antibes marquerait le début de la peinture en série… Ce qui peut être nuancé. Car si « Les Meules » (1890) sont souvent présentées comme la première « vraie » série systématique de Monet, le peintre avait déjà amorcé cette méthode avec ses tableaux réalisés à la gare Saint-Lazare en 1877, et ceux représentant la débâcle à Vétheuil en 1879–1880, dont trois sont justement inclus dans le parcours, ainsi que ses « Pyramides de Port-Coton » en 1886 – parmi ces six variantes, une, magistrale, est aussi présentée.

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Pour appuyer cette théorie du « moment clé », les œuvres méridionales de Monet trônent au centre d’une exposition-fleuve (l’une des plus grandes monographies dédiées à l’artiste depuis dix ans) déroulant, sur 2 500 m2, de nombreux chefs-d’œuvre datés de 1870 à 1925, grâce à une trentaine de prêteurs prestigieux, dont les musées Marmottan et d’Orsay. Vient, avant la Riviera, la lumière du nord avec des paysages de mer, de brouillard et de neige réalisées à Trouville ou à Vétheuil. À l’approche de la section dédiée au Sud, les cimaises s’éclaircissent jusqu’au blanc éclatant.

Claude Monet, La Barque

Claude Monet, La Barque, 1887

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Huile sur toile • 146 × 133 cm • Coll. Musée Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman-Giraudon / press

Après le Midi, place à Giverny. Les œuvres s’espacent, les formats s’élargissent. Le regard du peintre change, zoome sur des fragments d’eau et de végétation, sans ciel, pour se concentrer sur la poésie des reflets, glissant peu à peu vers le grand décor du musée de l’Orangerie, qu’il offrira à la France au lendemain de l’armistice de 1918 – le sujet d’une émouvante installation présentée à la fin du parcours, mêlant toiles et vidéo : « Nymphéas guerre et paix », qui souligne combien la peinture de Monet est un remède, une bulle de contemplation à l’abri de la fureur du monde.

La scénographie immaculée et aérée de l’exposition le souligne, offrant une promenade merveilleuse au cours de laquelle notre pas et notre souffle ralentissent, bercés par la pureté des toiles. Des îlots de fraîcheur et de lumière où l’œil plonge et se dilue à l’infini…

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Monet en pleine lumière

Du 8 juillet 2023 au 3 septembre 2023

www.montecarlosbm.com



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