Mobilisations – Crise existentielle, crise de la production : ce qu’a révélé la colère agricole – Politique et syndicats, Économie et gestion


Au-delà du revenu et des normes, revendications phares du mouvement des agriculteurs, les mobilisations ont également mis en lumière la crise existentielle d’une profession en train de disparaître, estime l’analyste politique Jérôme Fourquet. Dans un pays aujourd’hui tiré par une économie de la consommation, la colère agricole renvoie également à une question de fond, celle de la place de la production en France.

Derrière les revendications économiques et réglementaires assez générales qui ont émergé au premier plan des mobilisations agricoles se traduit aussi le sentiment de déclassement d’une « profession en train de disparaître ». Alors qu’en 1988, la France comptait encore un million d’exploitations agricoles, elles ne sont plus que 380 000 en 2020 : « aucune autre filière économique n’a connu une telle hémorragie », souligne le politologue Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop.

Invité par la chambre d’agriculture régionale de Bourgogne-Franche Comté, le 12 mars, l’analyste a détaillé cette « crise existentielle » vécue en silence par la filière agricole, une profession de plus en plus minoritaire au sein d’une société où, il y a quelques décennies, elle était dominante. Aujourd’hui, seulement 20 % des Français conseilleraient à leurs enfants de devenir agriculteurs, alors qu’en parallèle, plus de 66 % d’entre eux estiment qu’il n’y aura pas suffisamment d’agriculteurs dans les prochaines années pour assurer la production alimentaire. En effet, la moitié des exploitants agricoles prendront leur retraite dans les dix ans à venir.

Pour revoir en vidéo l’intervention de Jérôme Fourquet :

Défis pour l’agriculture et pour la production en France

La profession doit ainsi faire face à une rupture historique puisque les exploitations seront progressivement reprises par des personnes qui ne sont pas issues du milieu agricole, mais elle conserve un capital sympathie important, renforcé après le relai médiatique massif de la crise agricole. 91 % des Français déclaraient ainsi soutenir le mouvement des agriculteurs.

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Pour autant, au-delà du défi de l’attractivité, l’agriculture doit répondre à un certain nombre d’injonctions contradictoires, avec des consommateurs désireux de mieux rémunérer les producteurs, mais au pouvoir d’achat restreint.

« Cette crise renvoie à des questions de fond : que veut le pays en termes de production ? Faut-il poursuivre la trajectoire à l’oeuvre vers un pays uniquement de consommateurs ? » expose Jérôme Fourquet. De même, si l’on place aujourd’hui la souveraineté alimentaire comme un enjeu prioritaire, que doit-on négocier sur les prix, sur les normes, pour atteindre l’objectif ?

« On est passé à une économie organisée autour de la production -industrielle, agricole- à une économie aujourd’hui tirée par la consommation, depuis le début des années 1990 », explique le politologue. Et contrairement à d’autres pays, « on s’est moins battus pour l’agriculture, et 40 ans plus tard, on paye les pots cassés de ces évolutions », ajoute-t-il. L’affaiblissement du pilier productif touche aussi l’industrie, puisqu’entre 2008 et 2020, 940 usines ont fermé en France.

« D’autres secteurs de l’économie française ont pris le relai », précise Jérôme Fourquet, qui cite notamment la grande distribution. A cet égard, l’exemple d’Intermarché est représentatif du secteur : de 310 magasins en France en 1980, l’enseigne est passée à 1 385 magasins en 1990 (pour 1832 magasins en 2020). « Le poids de la grande distribution illustre aujourd’hui la domination écrasante de la consommation dans nos imaginaires et nos équilibres économiques », poursuit Jérôme Fourquet. Car ce rapport de force conduit, pour préserver la grande distribution, à limiter au maximum l’inflation et donc « à laminer les prix à la production ».

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Si la crise agricole a eu le mérite de souligner à nouveau, après la crise sanitaire, l’importance de la production française, les filières « doivent aussi prendre leur part dans le débat en questionnant la société », estime Jérôme Fourquet. Car si tout le monde s’accorde sur les objectifs, il faut prendre en compte ce que cela implique, que ce soit en matière de prix, de normes, mais aussi d’implantation d’usines de transformation.



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