L’hommage à Monet du peintre chinois Zao Wou-Ki au cœur d’une superbe exposition en Normandie


Au centre du parcours, sous un puits de lumière, se déploie un triptyque éblouissant de près de cinq mètres de long. Au premier plan, à gauche, des formes sombres semblent marquer un passage de l’ombre vers la lumière, comme une forêt obscure ou les pans d’un décor s’ouvrant sur l’immensité claire de l’air et de l’eau. Un monde diffus et féérique, une trouée irradiante où s’affrontent des embruns bleutés mélangés à des gouttelettes d’or pâle en suspension…

Par cette œuvre monumentale réalisée en 1991, le peintre chinois Zao Wou-Ki (1920–2013) rend hommage à l’un des artistes qui l’ont le plus inspiré : Claude Monet. Par sa forme, l’œuvre rappelle en effet les panneaux panoramiques des Nymphéas du musée de l’Orangerie. Les silhouettes sombres et verticales situées sur la gauche évoquent, quant à elles, les troncs d’arbre qui scandent plusieurs de ces panneaux de Monet, en souvenir des estampes japonaises aux cadrages audacieux que collectionnait le peintre français.

Les nuances de bleu et de vert, elles aussi, renvoient à ces grands formats méditatifs qui constituent l’ultime chef-d’œuvre du père de l’impressionnisme. De près, les couleurs semblent pulvérisées en bruine et se dissoudre dans l’atmosphère, en souvenir des impalpables effets d’atmosphère de Monet. Mais si ce dernier a livré un « paysage d’eau » qui flirte avec l’abstraction, Zao Wou-Ki accomplit le chemin inverse, en signant une peinture abstraite qui suggère vaguement le spectre d’un paysage !

La découverte de Paris en 1948

Comme Monet, Zao Wou-Ki se dit « absorbé par le spectacle de la nature perpétuellement changeante ». Dans beaucoup de ses peintures à l’huile présentées dans cette exposition, le Chinois s’inspire des couleurs du peintre français : ses bleus et ses mauves, ses associations de vert et de rose, ses jaunes lumineux. Çà et là, un petit trait vert vif évoque une feuille de bambou ; un coup de brosse clair, un nymphéa ; un essaim de taches ovales, des feuilles de nénuphars flottant sur l’eau. Inspiré par le jardin de Giverny de Monet, le peintre avait même installé un parc avec plan d’eau dans son château de Gaudigny, à Égry.

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Zao Wou-Ki, Hommage à Françoise – 23.10.2003 – Triptyque

Zao Wou-Ki, Hommage à Françoise – 23.10.2003 – Triptyque, 2003

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huile sur toile • 195 × 324 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2024 / Photo Dennis Bouchard

« L’impressionnisme est l’un des principaux courants auxquels s’est intéressé Zao Wou-Ki, qui s’est beaucoup inspiré de ses couleurs et de ses effets atmosphériques », déclare Yann Hendgen, directeur artistique de la fondation Zao Wou-Ki. Le peintre chinois était donc un excellent candidat pour intégrer le programme du festival Normandie Impressionniste, qui fête cette année les 150 ans du mouvement !

Zao Wou-ki dans son atelier à Paris en 1988

Zao Wou-ki dans son atelier à Paris en 1988

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© Ulf Andersen / Aurimages / © ADAGP, Paris 2021

Né en Chine dans une famille d’intellectuels aisés, et fils d’un banquier amateur d’art, Zao Wou-Ki est francophile, très cultivé, grand amateur de poésie et de la philosophie de Lao-Tseu. Pratiquant la peinture et le dessin dès l’âge de dix ans, formé à la calligraphie chinoise par son grand-père et entré à quatorze ans à l’Académie des beaux-arts de Hangzhou, il cherche très vite à s’éloigner de la peinture traditionnelle et académique. Passionné par Matisse, Picasso, Cézanne et Renoir, découverts dans des revues rapportées de Paris par son oncle, il débarque dans la Ville lumière en 1948. Le peintre s’installe dans le quartier de Montparnasse, apprend le français et fréquente l’académie de la Grande-Chaumière.

Donner à voir les forces existentielles

« La peinture et la poésie expriment l’une et l’autre le souffle de la vie… Elles évoquent sans représenter, elles révèlent des sens cachés, ceux de l’univers. »

Zao Wou-Ki

« Zao Wou-Ki se dit agacé que les gens voient des paysages dans ses peintures, mais admet lui-même qu’au fond, c’est vrai ! Il s’inspire de la nature, mais en la dépassant complètement », explique Gilles Chazal, commissaire de l’exposition, conservateur général du patrimoine et directeur honoraire du Petit Palais. « Ses peintures donnent à voir des forces existentielles. Il s’inspire de la cosmologie chinoise, de l’idée selon laquelle le monde est composé de souffles vitaux qui circulent dans le vide, le traversent. Ses œuvres s’apparentent à un souffle pictural qui envahit le vide du papier ou de la toile ».

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Zao Wou-Ki, Pierre de feu

Zao Wou-Ki, Pierre de feu, 2005

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porcelaine réalisée par report lithographie d’après une aquarelle de 2004 • 36 cm de diamètre • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2024 / Photo Jean Louis Losi

« La peinture et la poésie expriment l’une et l’autre le souffle de la vie… Elles évoquent sans représenter, elles révèlent des sens cachés, ceux de l’univers », déclara un jour le peintre. Pour parvenir à ce mélange mystérieux d’abstraction, de nature et de souffle intérieur, l’artiste combine la tradition chinoise et l’influence de l’impressionnisme, de l’abstraction lyrique et de l’expressionnisme abstrait américain, qu’il découvre à New York et qui lui donne le goût des grands formats.

« Tout le corps est impliqué dans le geste »

Zao Wou-Ki, Hommage à Li Po – Abricotiers sous la neige

Zao Wou-Ki, Hommage à Li Po – Abricotiers sous la neige, 2008

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émail sur porcelaine réalisé d’après l’original peint en 2005 • 41 × 25 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2024

Autour de ses grandes toiles peintes vers les années 2000, qui figurent au centre de l’exposition, gravitent les autres mediums embrassés par le peintre. De superbes encres de Chine, aquarelles (dont une monumentale commandée par l’architecte Roger Taillibert pour un collège français) et lithographies (notamment ses illustrations de recueils de poèmes d’Henri Michaux, René Char ou Yves Bonnefoy), y côtoient son travail méconnu de céramiste — avec notamment de superbes vases en porcelaine blancs orné de motifs noirs abstraits évoquant la calligraphie chinoise —, et même une tapisserie.

« À la fin de sa vie, la peinture l’épuise. Il se tourne de plus en plus vers l’encre et l’aquarelle », explique le commissaire. « Chez lui, tout le corps est impliqué dans le geste, il se projette sur le papier ou la toile. Il peut travailler aussi bien avec une brosse qu’avec la pointe d’un pinceau effilé ou le bout de son doigt, multiplie les techniques et les supports, et peut utiliser une trentaine de pigments différents pour une œuvre. La subtilité de son travail chromatique est extraordinaire ». Résultat : des bourrasques de couleurs et de lumière qui vous emportent en un coup d’œil !



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