Comment devient-on conservateur du patrimoine des cimetières ? Quel est votre parcours ?
Arnaud Schoonheere : Mon poste est unique en France, je dépends effectivement du service des cimetières et non de la DAC (Direction des affaires culturelles). J’ai suivi un parcours classique en histoire de l’art. Lors de mon master 1 à l’École du Louvre, j’ai réalisé une étude du cimetière du Montparnasse pour le classement au titre des monuments historiques d’une quinzaine de tombes.
J’ai ensuite poursuivi mon parcours à la Sorbonne et ai écrit une thèse sur l’architecte Jean Boussard qui a notamment œuvré dans le domaine de l’architecture funéraire. Cet attrait pour le funéraire est ancien : j’ai grandi à Bailleul, une ville du nord de la France qui a été quasi rasée au cours de la Première Guerre mondiale. Finalement, les seules vieilles pierres qui témoignent de son passé se trouvent au cimetière, qui a été épargné. Le cimetière est donc comme un document d’archive qu’on peut faire parler ; c’est un patrimoine sur lequel on ne porte pas un regard suffisamment important.
« La principale mission de la petite équipe de la cellule du patrimoine que je dirige est l’inventaire, car notre service a été créé suite à une recrudescence de vols. »
En quoi votre poste diffère-t-il de celui de vos collègues conservateurs du patrimoine ?
A.S. : On distingue les conservateurs de musées, les conservateurs de monuments historiques, les conservateurs d’archives. Je dirais que je suis à la croisée des chemins. Je dois faire face à la législation des monuments historiques (le Père-Lachaise compte, par exemple, des milliers de monuments qui sont protégés au titre des monuments historiques), mais je travaille aussi quotidiennement sur des documents d’archives. Je suis aussi un peu conservateur de musée, puisque les cimetières sont finalement de véritables musées de sculpture à ciel ouvert.

Portrait d’Arnaud Schoonheere, conservateur du patrimoine des cimetières parisiens
Quelles sont vos missions au sein des cimetières parisiens ?
A.S. : La principale mission de la petite équipe de la cellule du patrimoine que je dirige est l’inventaire, car notre service a été créé suite à une recrudescence de vols au début des années 2000. Il a été demandé au service des cimetières d’être un peu plus prudent et d’avoir une idée plus fine du patrimoine qui se trouvait dans ces lieux, même s’il s’agit de propriétés privées. Cela consiste en un récolement de tout ce qui se trouve dans les cimetières, et plus particulièrement de sculptures ou d’objets qui pourraient attirer la convoitise de voleurs. À cette mission s’ajoute celle de la documentation, puisque hébergeons également un centre de documentation rattaché aux bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris.
Enfin, nous avons aussi une mission de restauration et de valorisation de ce patrimoine. Nous restaurons chaque année des sépultures et nous conseillons aussi nos collègues de la division technique qui gèrent tous les travaux de l’ensemble des cimetières parisiens afin que les interventions sur le patrimoine non protégé soit à la hauteur des restaurations de monuments inscrits ou classés.
Quels sont les critères pour la restauration d’un monument funéraire ?
A.S. : Nous n’intervenons pas sur les propriétés privées mais seulement sur celles devenues propriétés de la Ville à l’issue d’une procédure de reprise administrative, qui offre la possibilité à toutes les communes de France de reprendre la main sur les tombes abandonnées. Cela permet de sécuriser ce monument ou de le casser, et d’exhumer les corps pour les mettre à l’ossuaire (et non pas à la fosse commune comme on l’entend trop souvent). Cette procédure est finalement un levier pour la préservation du patrimoine puisqu’en devenant propriétaire du terrain, on peut alors restaurer le monument.
Ceci posé, nous sommes libres de choisir ce que l’on souhaite restaurer. Il y a des opportunités de calendrier – cette année, la tombe de Georges Bizet a ainsi été restaurée à l’occasion du 150e anniversaire de sa mort –, mais aussi de mécénat. Dernièrement, des étudiantes de l’École du Louvre en bidiplôme avec Sciences Po ont trouvé des mécènes pour la restauration de la sépulture de la sculptrice Claude Vignon, qui était aussi femme de lettres, philanthrope et féministe avant l’heure. De la même manière, nous avons récemment pu faire restaurer la tombe de Jacques Edmé Bazin, ancien maire de Montmartre et fondateur du cimetière Saint-Vincent.

Allée au cimetière du Père Lachaise, 2024
© Photo Bertrand Gardel / hemis
Restaurez-vous aussi des tombes qui ne sont pas des œuvres d’art ou celles de personnalités ?
A.S. : Tout à fait. Il existe au Père-Lachaise un secteur dit « romantique » datant du XIXe siècle, que l’on ne visite pas pour les personnalités qui y sont inhumées mais pour s’imprégner de l’atmosphère de ces divisions où la nature reprend ses droits. Cet aspect bucolique tout à fait charmant a valu à cette partie du cimetière d’être classée au titre des sites patrimoniaux remarquables pour son caractère historique et pittoresque. Nous procédons donc à des restaurations de tombes d’anonymes pour conserver cet aspect. Il faut entretenir les ruines. Cette année, nous avons ainsi dépensé 50 000 € pour conserver le cadre pittoresque du Père-Lachaise.
« Je ne suis pas contre certains rituels, ni contre l’esthétique de la ruine : on ne peut pas tout conserver et il faut accepter que certains monuments finiront par disparaître. »
Un cimetière comme le Père-Lachaise attire des milliers de visiteurs chaque année. Comment concilier toutes les « vies » du cimetière – lieu de recueillement, site touristique, etc. ?
A.S : Le Père-Lachaise fait désormais partie des monuments parisiens incontournables à visiter, et il y a, je crois, un tourisme funéraire plus dense qu’il ne l’était au XIXe siècle. La dualité d’usage des cimetières a toujours existé depuis la création du cimetière moderne au début du XIXe siècle. Le Père-Lachaise, dès l’origine, a été conçu comme un lieu d’inhumation des Parisiens, mais aussi comme un lieu de promenade. Deux siècles plus tard, je trouve qu’on arrive toujours à concilier les deux, même si parfois les agents de surveillance doivent reprendre certains visiteurs.

La tombe de Jim Morrison au cimetière du Père-Lachaise, Paris
© Simon Marsden / Bridgeman Images
Quelle est votre position de conservateur du patrimoine des cimetières face à certains « rituels » de visiteurs pouvant détériorer les sépultures ?
A.S. : Il existe un règlement qui s’applique pour l’ensemble des 20 cimetières parisiens et il faut parfois faire de la médiation avec quelques visiteurs indélicats. Je trouve toutefois intéressant que certains rites survivent, comme par exemple celui autour de la tombe de Jim Morrison, qui reste la sépulture la plus visitée du Père-Lachaise.
Il y a encore aujourd’hui ce petit côté rock et subversif qui perdure, même si l’on observe moins de dépôt sauvage de canettes de bière et de graffiti. S’agissant de la tombe d’Oscar Wilde, chef-d’œuvre du sculpteur Jacob Epstein, nous avons fait poser avec les ayants droit de l’auteur une paroi en verre pour la protéger des baisers de rouge à lèvres. Il faut donc doser. Je ne suis pas contre certains rituels, ni contre l’esthétique de la ruine : on ne peut pas tout conserver et il faut accepter que certains monuments finiront par disparaître. D’où la nécessité d’orienter les travaux de restauration vers certaines œuvres qui le méritent d’avantage de par leur intérêt patrimonial.
Pensez-vous que le patrimoine funéraire est aujourd’hui assez mis en valeur ?
A.S. : Nous faisons tout pour qu’il le soit. Néanmoins, les crédits pour l’entretenir et le restaurer sont largement insuffisants et c’est pour cela que nous devons faire appel au mécénat. Toutefois, je pense qu’aujourd’hui les gens ont conscience de l’intérêt du patrimoine funéraire. Comme le patrimoine industriel, il est reconnu comme un patrimoine à part entière.
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