L’abstraction en 2 minutes | Beaux Arts


En bref

Considérée comme l’une des grandes aventures esthétiques du XXe siècle, l’abstraction s’incarne en divers courants : l’art concret, l’art non objectif, l’art non figuratif, l’abstraction lyrique, l’expressionnisme abstrait… Attachée aux mouvements d’avant-gardes, l’abstraction est portée par plusieurs générations d’artistes, d’abord en Europe à partir des années 1910, puis aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette esthétique se caractérise par sa nature purement plastique, le refus de la mimèsis, et constitue un tournant épistémologique dans le monde de l’art : la primauté du sujet s’effacerait devant la quête de l’absolu, de l’invisible, voire le geste de l’artiste.

Joan Mitchell, La Grande Vallée XIV (For a Little While)

Joan Mitchell, La Grande Vallée XIV (For a Little While), 1983

i

Huile sur toile • 280 × 600 cm • Coll. Centre Pompidou – MNAM, Paris / Courtesy Joan Mitchell Foundation / © The Estate of Joan Mitchell, Courtesy Joan Mitchell Foundation

Ils ont dit

« L’art abstrait cherche […] à affiner la sensation, à la dématérialiser, en tendant un plan de composition architectonique où elle deviendrait un pur être spirituel, une matière radieuse pensante et pensée, non plus une sensation de mer ou d’arbre, mais une sensation du concept de mer et du concept d’arbre. » Gilles Deleuze et Félix Guattari

Histoire du mouvement

Une naissance disputée
Plusieurs artistes se disputent la paternité de l’abstraction, mais les motifs abstraits apparaissent au titre d’ornements dès l’Antiquité. Par ailleurs, c’est telle une boutade que fut présenté le premier monochrome de l’histoire de l’art, attribué à Paul Bilhaud, à l’exposition des Arts incohérents en 1882. Toutefois, le récit canonique de la modernité attribue à Vassily Kandinsky (1866–1944) l’honneur d’être le père de l’abstraction. Le peintre russe a affirmé avoir découvert la force de l’effacement du sujet en observant l’un de ses tableaux à l’envers. En 1910, il aurait peint sa première aquarelle abstraite mais certains spécialistes estiment qu’elle daterait en réalité de 1913. Kasimir Malevitch (1879–1935) s’est aussi présenté comme l’initiateur de l’abstraction au travers de son Carré noir sur fond blanc daté de 1915 mais que le peintre aurait antidaté de 1913. Il considère cette œuvre comme « le premier pas de la création pure en art ». Cherchant le degré zéro de la peinture, faisant table rase du passé, Malevitch initie le suprématisme. À la même période, Piet Mondrian (1872–1944) développe aussi un nouveau langage pictural abstrait, fondé sur l’emploi de la stricte géométrie et des couleurs primaires, qui prend le nom de néoplasticisme en 1917. František Kupka (1871–1957) compte aussi comme l’un des pionniers de l’abstraction, bien qu’il soit rattaché au cubisme dans les années 1910.

Lire aussi article :  le leader indépendantiste catalan Carles Puigdemont arrêté en Italie

La finalité de l’abstraction en question
Selon Kandinsky, le langage abstrait vise à libérer la peinture de l’imitation du monde réel, et à ouvrir sur une dimension spirituelle. L’art doit construire un lien émotionnel entre le tableau et le spectateur. La couleur joue un rôle fondamental et influence l’âme, comme seule la musique en est capable. L’abstraction serait une expérience intérieure. Malevitch attribue à l’abstraction le sens d’une quête de l’absolu, une interface entre le visible et l’invisible. Le peintre cherche à purifier la peinture de tout ce qui serait extérieur à elle-même. Mondrian considère lui aussi l’abstraction comme une quête spirituelle, voire ésotérique. L’abstraction seule permettrait de conduire à la vérité, à l’universalité. D’autres peintres, pionniers de l’aventure abstraite, partagent ces sentiments, à l’image de Paul Klee (1879–1940) pour qui « l’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible », ou la peintre Hilma af Klint (1862–1944) qui a dédié son œuvre à l’exploration de l’invisible.

Abstraction et figuration
L’abstraction est généralement considérée comme le contraire de la figuration. Toutefois, les frontières entre abstraction et figuration sont plus poreuses qu’il n’y paraît. Certains artistes refusent d’ériger une frontière étanche entre les deux paradigmes, à l’image de Willem de Kooning (1904–1997) ou de Gerhard Richter (né en 1932). Par ailleurs, de nombreux abstraits sont revenus, à un moment de leur histoire, vers la figuration, à l’instar de Jean Hélion (1904–1987). L’abstraction peut jouer un rôle particulier dans le processus créatif d’un artiste sans que le peintre ou le sculpteur n’en soit dépendant. « Je suis le contraire de l’abstrait, mais les lois de l’abstraction ont une grande importance pour moi », expliquait ainsi la sculptrice Germaine Richier (1902–1959) dans les années 1950.

Lire aussi article :  Parks and Recreation sur myCANAL : saviez-vous qu’à l’origine la série devait être un spin-off de The Office ? - News Séries à la TV

Chaude ou froide
L’abstraction est communément répartie entre deux tendances dites « chaudes » ou « froides ». La première se caractériserait par sa liberté, sa spontanéité, la quête de l’expression des sentiments intérieurs à l’image des œuvres de Kandinsky. L’abstraction froide cultiverait la rigueur, la géométrie et correspondrait à l’abstraction purement géométrique. Les œuvres de Mondrian notamment incarnent ce type d’abstraction.

Les courants issus de la première abstraction
Après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles générations d’artistes incarnent l’abstraction, en particulier aux États-Unis. Ce sont les représentants de l’expressionnisme abstrait, de l’Op Art ou de l’art minimal. Jackson Pollock (1912–1956) est l’une des grandes figures de l’expressionnisme abstrait. La gestuelle (le dripping) est clairement visible dans ses œuvres, qui expriment la pulsion créatrice. La peintre Joan Mitchell (1925–1992), inspirée par Claude Monet, cultive elle aussi une abstraction puissante, incarnée par le geste, déployée sur des formats monumentaux. Mark Rothko (1903–1970), à travers la couleur, cherche à transmettre la sensualité du monde. Selon le critique d’art Clement Greenberg, la peinture est d’abord un exercice formaliste. Elle doit revenir à la planéité, seul moyen de détruire le mensonge de l’illusionnisme. Faut-il aller jusqu’à la monochromie ? Elle serait, selon lui, l’aboutissement de la peinture moderne. N’oublions pas aussi l’important courant de l’abstraction lyrique incarné en Europe, dans les années 1950, par Hans Hartung (1904–1989), Georges Mathieu (1921–2012), Jean Paul Riopelle (1923–2002), Nicolas de Staël (1913–1955), puis Pierre Soulages (1919–2022). Ils furent parfois qualifiés de « tachistes ». Ces artistes considèrent l’abstraction comme la voie d’expression des sentiments, de l’imaginaire, en opposition avec l’abstraction géométrique.

Lire aussi article :  « Destination France », le plan de reconquête et de transformation du tourisme

Des œuvres clés

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc)

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc), 1911

i

Huile sur toile • 106 × 157,5 cm • Coll. centre Pompidou, MNAM, Paris • © RMN-GP

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc), 1911

Cette œuvre illustre le passage de Kandinsky de la figuration vers l’abstraction. Sans doute, le spectateur identifie encore quelques silhouettes mais elles se dissolvent dans un univers de formes en couleurs, libres, et sans rapport avec le réel. L’artiste joue avec les formes géométriques et les aplats de couleurs. Cette année-là, en 1911, Kandinsky publie Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, ouvrage théorique dans lequel il définit trois types de peinture, les « impressions », les « improvisations » et les « compositions ». Les deux dernières sont purement abstraites.

Kasimir Malevitch, Croix noire

Kasimir Malevitch, Croix noire, 1915

i

Huile sur toile • 80 × 80 cm • Coll. centre Pompidou, MNAM, Paris

Kasimir Malevitch, Croix noire, 1915

Malevitch conduit un art à la frontière du néant, en quête d’une dimension invisible du réel. La croix, comme le cercle ou le carré, fait partie de son vocabulaire formel minimal. Il s’agit de formes « zéros », constitutives de toute réalité visuelle. Si les œuvres de Malevitch recourent à la puissance de la géométrie, elles ne sont pas dénuées de sens philosophique ou spirituel que le peintre assume. Il reconnaissait ainsi que la croix pouvait évoquer la crucifixion.

Mark Rothko, No. 14

Mark Rothko, No. 14, 1960

i

Huile sur toile • 290,8 × 268,2 cm • Coll. SFMoMA, San Francisco • © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko – Adagp, Paris, 2024

Mark Rothko, No. 14, 1960

En quête du sublime, Rothko travaille sur ses toiles des carrés et rectangles sombres ou vivement colorés. Il cherche à toucher le spectateur, à exprimer les émotions humaines fondamentales telles que la joie, la tragédie, l’extase… « Je suis devenu peintre car je voulais élever la peinture au même degré d’intensité que la musique et la poésie », explique l’artiste. Grand lecteur de Nietzsche, Rothko sonde à travers ses œuvres la profondeur de l’âme.



Source link