La photographe d’Afrique du Sud Jo Ractliffe exposée au Jeu de Paume


Vous vous êtes lancée dans la photo dans les années 1980 et, dès vos débuts, vous avez choisi une voie très singulière. Quel a été votre cheminement ?

Mon pays était alors radicalement différent de ce qu’il est aujourd’hui, frappé par les sanctions internationales et le boycott culturel : dans cette période très troublée de la fin de l’apartheid, je n’avais aucun modèle auquel me référer, il n’y avait ni galeries, ni musées, ni livres. C’est grâce à un livre photo, rapporté par mon père de l’étranger, que j’ai trouvé ma voie. Au fil des pages, j’y découvrais Robert Frank, Josef Koudelka, Manuel Álvarez Bravo, Bill Brandt. Alors j’ai commencé en imitant ces hommes. Je désirais ardemment ressembler à Robert Frank. Mais je bataillais en mon for intérieur, je cherchais encore mon langage, une manière d’imager le monde.

Qui étais-je, moi, jeune femme blanche au statut privilégié, pour aborder la réalité de mon pays ? Cette question est demeurée longtemps en moi, en grande partie sans réponse. Mais elle m’a poussée à photographier, davantage que les personnes, le paysage, tout en m’éloignant d’une vision classique du genre. Souvent, les gens me disent : « Oh, vous photographiez des paysages », et je dois toujours répondre : « Pas vraiment, c’est plus compliqué… » Davantage une façon allégorique de parler du monde.

Vous auriez pu vous orienter vers le photojournalisme ou le documentaire engagé. Au lieu de quoi vous avez imaginé un langage qui vous est propre, entre poétique et politique. C’était une voie encore très inhabituelle dans les années 1980 ?

La photographe sud-africaine Jo Ractliffe.

La photographe sud-africaine Jo Ractliffe.

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Il était évident que je n’avais pas le caractère d’une photojournaliste, trop timide avec un appareil photo ! Dès mes premières images, en 1982, j’ai compris que photographier était avant tout une quête privée. Quant au documentaire, mon travail ne portait pas les messages politiques explicites qu’on en attend. J’étais à la recherche d’un autre langage, d’une certaine poétique. Je pense que l’idée de lier poétique et politique est née des photographes que je viens de citer. Car dans mon pays, tout laissait croire alors que c’était impossible.

Les êtres humains sont rares, dans vos images. Les animaux sont presque plus présents. Pourquoi ?

Je pense que même les photographies qui ne représentent personne sont finalement très peuplées, notamment dans ma série « Landscaping ». Même chose dans mon travail sur l’Angola : en traversant ces champs de bataille, je ressentais des présences, notamment via le silence qui traverse ce paysage absolument vide. J’essaie de travailler avec cette charge dans l’atmosphère. Je ne suis pas une photographe militante, mais l’on ne peut guère échapper à la politique du territoire quand on travaille sur le paysage en Afrique du Sud ; on ne peut échapper à la question de la propriété, de l’appartenance, aux histoires de violence enfouies sous la terre.

Quant aux animaux, c’est vrai qu’ils sont très présents : le chien, qui est souvent un instrument de contrôle aux côtés de l’armée ou la police, mais aussi la chèvre, l’âne. Ils nous regardent et ils jouent un peu le rôle d’un chœur grec. Ils possèdent eux aussi une voix, même si nous ne l’entendons pas.

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Jo Ractliffe. En ces lieux

Du 30 janvier 2026 au 24 mai 2026

jeudepaume.org





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