« Il faudrait encore 120 ans pour atteindre l’égalité entre les artistes hommes et femmes »


Comment est né le projet de ce livre ?

Tout a commencé par une prise de conscience des enjeux féministes en histoire de l’art. Le mouvement #MeToo nous a permis de poser des mots sur les violences que nous subissions en école d’art. J’ai commencé à compter les noms d’artistes femmes dans les expositions, à établir des statistiques, et je me suis rendu compte que la situation était assez catastrophique. Selon le ministère de la Culture, il faudrait encore 120 ans pour atteindre l’égalité entre les artistes hommes et femmes… C’est-à-dire quand je serai morte.

Nous avons donc décidé, avec une amie, de passer à l’action en 2019 en fondant l’association Contemporaines, qui rassemble des personnes s’interrogeant sur les mêmes sujets et traversées par les mêmes enjeux. Ce livre est la somme de mon expérience associative et des témoignages que j’ai recueillis auprès d’artistes femmes, non-binaires et trans. Il crée une forme de vigilance, d’alerte, sur les inégalités qui persistent dans notre milieu.

Portrait d’Anne Bourrassé

Portrait d’Anne Bourrassé




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« Je voulais tenir un discours sincère. »

Votre essai est très documenté. Il s’appuie sur un grand nombre de sources que vous faites dialoguer avec votre expérience personnelle, sur laquelle vous revenez dans des chapitres écrits à la première personne. Pourquoi avoir opté pour cette construction ?

Mon expérience personnelle résonne avec ce qu’ont pu traverser de nombreuses artistes et travailleuses de l’art. Je n’avais pas envie de tricher : je ne suis ni historienne ni journaliste, mais commissaire d’exposition. Je voulais parler depuis ma position. Je ne souhaitais pas écrire un livre académique qui installe une distance avec son sujet. Je me suis beaucoup inspirée de la question des savoirs situés, car je voulais tenir un discours sincère.

Le titre de votre essai fait référence à un grand momentum dans l’histoire de l’art, le Salon des refusés. Pourquoi justement ces femmes sont-elles « refusées » ?

Dans toute l’histoire de l’art, et encore aujourd’hui, on refuse aux femmes leur rapport à la création. On leur refuse aussi une économie et une visibilité. Ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence d’un système hérité du Salon, première exposition d’art officiel en France, fondée par Napoléon. C’est du Salon qu’on hérite tous nos systèmes d’exposition, de jury… Parmi les 5 000 artistes qui envoyaient leurs œuvres au Salon, plus de la moitié étaient refusés. En 1863, la colère de ces artistes mène à la création de la première édition du Salon des refusés, à laquelle aucune femme ne participe. Je trouvais cela intéressant qu’elles soient refusées des Refusés.

François Joseph Heim, Charles X distribuant des récompenses aux artistes exposants du salon de 1824 au Louvre le 15 janvier 1825

François Joseph Heim, Charles X distribuant des récompenses aux artistes exposants du salon de 1824 au Louvre le 15 janvier 1825, entre 1820 et 1830




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Huile sur toile • 173 × 256 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Wikimedia Commons

Les femmes ont vu leurs innovations plastiques allègrement « empruntées » par des artistes hommes ; la maternité de leurs œuvres a parfois été niée, quand elles n’ont pas été elles-mêmes victimes de violences physiques et sexuelles… L’histoire de l’art occidentale est une histoire de violence longtemps occultée.

L’histoire de l’art est une histoire blanche et patriarcale. Après avoir passé dix ans en école d’art, j’ai été choquée de constater que tous les ouvrages incontournables de la discipline, comme Vies des artistes de Vasari ou l’Histoire de l’art de Gombrich, ne comptaient aucune femme. Tous ces grands pontes les ont évincées.
La violence commence donc très tôt dans l’apprentissage, sans que l’on en ait forcément conscience. Or comment se construire en tant que jeune artiste lorsqu’on n’a aucun modèle ? Je suis en colère car l’histoire de l’art est celle des images, de la construction des imaginaires, de la production des désirs… Et cette histoire-là a été complètement biaisée et occultée. Heureusement, une génération d’historiennes de l’art exceptionnelles travaille aujourd’hui sur ce pan féministe.

« Il faudra beaucoup de temps, mais aussi des propositions radicales, pour parvenir à la parité. »

Le travail de ces historiennes permet d’anéantir le soupçon d’incompétence dont ont été victimes ces artistes pendant des siècles.

Cette présomption d’incompétence touche les femmes dans tous les milieux. En art, ce phénomène a été très bien analysé par Élisabeth Lebovici et Catherine Gonnard dans leur livre Femmes artistes, artistes femmes (éd. Hazan, 2007), qui met en évidence l’invisibilisation, notamment à partir du XIXe siècle, de femmes pourtant importantes dans les récits historiques. L’histoire est jalonnée de backlash, c’est-à-dire de revanches du patriarcat prises sur les droits des femmes, mais aussi sur leur art. On le voit aujourd’hui, en plein post-MeToo. Certaines institutions culturelles et galeries d’art se sont emparées du sujet comme d’une tendance, avant de revenir aujourd’hui à des programmations 100 % masculines. Je trouve cela très inquiétant.

On a assisté à une prise de conscience des musées qui se sont mis à faire des expositions sur les artistes femmes ? Quel regard portez-vous sur cet élan ?

Il existe d’excellentes dynamiques dans le milieu de l’art pour réhabiliter ces mémoires, avec notamment la volonté de proposer des programmations plus paritaires. Mais le retard accumulé est immense. Prenons l’exemple des collections : quand on sait que les collections nationales ne comptent que 6 % de femmes artistes, c’est effrayant. Il faudra beaucoup de temps, mais aussi des propositions radicales, pour parvenir à la parité. Il ne faudrait pas que toute cette énergie serve le femwashing, c’est-à-dire l’utilisation des artistes femmes pour redorer l’image d’un musée.

Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, Marie-Gabrielle Capet et Marie- Marguerite Carreaux de Rosemond

Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves, Marie-Gabrielle Capet et Marie- Marguerite Carreaux de Rosemond, 1785




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Huile sur toile • 210,8 × 151,1 cm • Coll. The Metropolitan Museum, New York • © The Metropolitan Museum, New York

« Il faut que l’énergie féministe qui se déploie depuis quelques années infuse chaque strate du monde de l’art. »

Dans votre livre, vous alertez sur « l’inclusivité de façade ».

Certains phénomènes sont invisibles aux yeux du public, par exemple la programmation de monographies d’artistes femmes que l’on fait durer moins longtemps que celle d’un homme, que l’on confine dans des espaces plus petits ou auxquelles on alloue moins de budget. La question économique est elle aussi importante : les œuvres produites par des femmes sont bien moins rémunérées que celles des hommes. Il faut que l’énergie féministe qui se déploie depuis quelques années infuse chaque strate du monde de l’art.

Selon vous, cela pourrait-il être facilité par la nomination de plus de femmes à la tête d’institutions ?

Tout à fait. À de rares exceptions près, les « top jobs » du monde de l’art sont préemptés par des hommes depuis des décennies. Cela pose la question essentielle du pouvoir dans les institutions et les espaces de représentation. L’art contemporain est, à juste titre, perçu comme un milieu fermé, ce qui entraîne un manque de considération dans les politiques publiques et dans la société. De fait, la commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs de la culture n’a pas pris en compte l’art contemporain, contrairement au cinéma, au spectacle vivant ou à la mode. Si l’on peine à progresser sur la question de l’égalité, c’est aussi parce qu’il faudrait une pression bien plus large de la société sur ce milieu.

Est-ce aussi parce que, contrairement au milieu du cinéma, la parole des victimes de violences dans le monde des arts visuels n’est pas incarnée par des personnalités connues du grand public comme Judith Godrèche ?

J’ai un respect immense pour Judith Godrèche, mais je ne crois pas beaucoup à la figure unique, émancipatrice et révélatrice. J’ai le sentiment que notre génération de trentenaires a grandi avec une volonté plus collective et solidaire. Surtout, nous, les femmes, avons grandi avec beaucoup de sororité. C’est ce qui m’anime : grandir avec mes sœurs.

Finalement, bientôt dix ans après le mouvement MeToo, où en est-on dans le monde de l’art ?

Beaucoup d’actions se mènent de façon souterraine, d’autres sont plus visibles. En 2020, une déflagration est partie des Beaux-Arts de Besançon, une école alors en proie à de nombreuses violences, et a mené à la création du compte Instagram « Balance ton école d’art ».

Plus récemment, en octobre dernier, pendant la foire Art Basel à Paris, une liste de personnalités ayant déjà fait l’objet de signalements dans le monde de l’art a été affichée. Il y a donc des sursauts mais pas de mouvement global. La preuve : ce sont toujours les mêmes personnes qui nous représentent et nous ne sommes pas considérées par l’État. Nous en sommes donc encore au début, et j’espère que cela explosera le plus vite possible pour que notre milieu fasse enfin son introspection.

Quels seraient justement les « chantiers prioritaires » de ce travail introspectif ?

Mon livre est un état des lieux et propose de nombreuses pistes de réflexion, appuyées sur des chiffres, des rapports, des ouvrages… Mais je ne suis pas députée et je n’ai ni la capacité ni les financements pour influer directement sur ces questions. Je lutte à mon échelle. J’estime que c’est à chacune et chacun de se saisir de ces enjeux.


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Les Refusées. Les artistes femmes n’existent pas

Par Anne Bourrassé





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