Féris Barkat, l’art comme thérapie culturelle et outil de justice sociale


« Il n’y a pas si longtemps, dans ce musée, nos ancêtres étaient des œuvres, pas des artistes. (…) Il y avait des expos coloniales ici. Et aujourd’hui, dans ce même musée, on n’est pas les sujets, on décide – même si ce n’est qu’une soirée. » Ce samedi 18 octobre 2025, dans la grande salle des fêtes du Palais de la Porte-Dorée, érigée pour l’Exposition coloniale de 1931, les mots de Féris Barkat frappent par leur justesse. Devant plus de 500 personnes, le jeune homme de 23 ans clôt « Un autre ciel », la carte blanche que le musée lui a confiée pour le week-end d’ouverture de l’exposition « Migrations et climat ».

Mêlant musique orchestrale, théâtre, exposition d’œuvres et performances d’éloquence autour du thème de l’exil, la soirée a réuni des membres de Banlieues Climat – l’association que ce dernier a cofondée –, d’Utopia 56, ainsi que des jeunes et des mères venus des quartiers populaires de Strasbourg, sa ville d’origine. Ensemble, ils ont transformé un lieu de mémoire coloniale en espace de réparation symbolique et politique, le temps d’une nuit.

L’équipe de l’association Banlieue Climat

L’équipe de l’association Banlieue Climat

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« S’exprimer, parler de soi, c’est parler d’amour. Et ça, c’est politique. »

Féris Barkat

Pour Féris Barkat, cette soirée n’était pas un simple événement culturel, mais un outil. Il parle de « thérapie culturelle » : une démarche où la création devient un soin collectif, un moyen d’exprimer, de transformer et de partager une douleur intime. « Peu importe comment la soirée se passe, on a déjà gagné », déclare-t-il avant le spectacle. « Le fait que ces mamans et ces jeunes prennent la parole devant des centaines de personnes, c’est une victoire. S’exprimer, parler de soi, c’est parler d’amour. Et ça, c’est politique. »

Célébrer les personnes invisibilisées

Cette approche, il l’avait déjà expérimentée avec « La Vue de ma mère », une exposition conçue avec le jeune artiste Artemile à Strasbourg. Pendant neuf mois, sept femmes du quartier de la Krutenau ont coconstruit avec eux une installation immersive : sept voitures, sept tableaux et des récits de vie diffusés par haut-parleurs. Une déclaration d’amour et de reconnaissance à ces mères invisibilisées par les récits dominants. « Femmes, mères – appelez-les comme vous voulez », écrivait-il alors. « Cette exposition est un geste pour les célébrer, pour raconter la douleur et le courage. »

http://www.beauxarts.com/

« Les premières victimes de la crise climatique, ce sont les classes populaires. »

Féris Barkat

Originaire de Strasbourg, Féris Barkat a grandi entre deux mondes : un quartier populaire d’un côté, et de l’autre, les bancs d’une école privée où il a pu entrer grâce à une professeure d’histoire. « Elle m’a écrit une lettre de recommandation, et ça m’a sorti de mon lycée de secteur », racontait-il à Mathieu Vidard dans l’émission « La Terre au carré » sur France Inter. Ce déplacement, à la fois social et géographique, a forgé son regard : « J’ai compris la différence entre ceux qui travaillent pour vivre et ceux qui font travailler pour vivre ».

Véritable passeur entre institutions culturelles, quartiers populaires et sphères militantes, Féris Barkat incarne une écologie ancrée dans le réel. Le cofondateur de Banlieues Climat rappelle que « les premières victimes de la crise climatique, ce sont les classes populaires ». Dans la lignée de l’éducation populaire, son association forme des jeunes aux enjeux environnementaux pour qu’ils puissent agir localement, en liant justice sociale et écologie.

Agir dans l’espace public

Carte blanche à Banlieues Climat de Féris Barkat au Palais de la Porte-Dorée

Carte blanche à Banlieues Climat de Féris Barkat au Palais de la Porte-Dorée, 2025

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S’il a assuré le commissariat d’une exposition à Strasbourg et conçu une carte blanche au Palais de la Porte-Dorée, Féris Barkat refuse les étiquettes de « curateur » ou de « commissaire ». Il préfère se définir comme « metteur en scène ». Une nuance essentielle : attentif à la langue, il agit dans l’espace public à partir des mots qu’il décortique pour en révéler la portée politique.

Au Palais de la Porte-Dorée, il le martèle dans son discours : « On croit souvent qu’on doit d’abord penser un truc pour ensuite pouvoir l’écrire. La pensée précèderait le langage, mais pas du tout. Les mots, les images, les expressions pour nous décrire définissent ce qu’on pense et comment on voit le monde. Entre une émeute et une révolte, c’est la couleur de peau qui change ».

Devenu une voix majeure de la justice sociale et climatique, il est régulièrement invité sur les plateaux de télévision (C ce soir sur France 5) ou dans les matinales radio (France Inter, RFI). Mais Féris Barkat ne se contente pas de coups d’éclat médiatiques. Son terrain d’action, c’est l’espace public. En juin 2024, à quelques jours du premier tour des législatives, il orchestre la projection monumentale d’une fresque d’Artemile sur la façade de l’Assemblée nationale : les visages de la chanteuse Aya Nakamura, des tirailleurs, des chibanis et des chibanias illuminent la nuit parisienne. Dans un contexte où le Rassemblement national grimpe dans les urnes, cette action clandestine rend hommage aux mémoires immigrées et à leurs descendants.

Infiltrer les institutions culturelles

Ce geste illustre parfaitement sa méthode : hacker les institutions sans les rejeter ; les infiltrer plutôt que les fuir. « Si ça ne tenait qu’à moi, on aurait fait un loup-garou géant au Palais de la Porte-Dorée et dormi dedans ! », plaisante-t-il. « Mais c’est un rapport de force : les musées savent qu’ils ne touchent pas les publics qu’ils voudraient. Ils ont besoin de nous, et nous venons avec nos conditions. »

Féris Barkat, Projection sur l’Assemblée nationale en juin 2024

Féris Barkat, Projection sur l’Assemblée nationale en juin 2024

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« Comment recréer des communautés à travers la culture ? C’est une question qui m’obsède. »

Féris Barkat

Début 2024, il mettait en scène une autre infiltration : après une course effrénée autour du Palais de Tokyo, un groupe cagoulé déploie à l’intérieur une grande toile signée Artemile où l’on peut lire : « Pour la culture, pour le futur ». Une action préparée avec le centre d’art et imaginée pour « briser les barrières entre art, désobéissance civile et justice sociale ». Ce happening annonçait aussi son entrée au conseil d’administration du fonds de dotation du Palais de Tokyo, chargé de financer des projets pour les générations futures.

Lucide et exigeant envers lui-même comme envers les institutions, Féris Barkat ne se satisfait pas d’occuper les lieux symboliques : il veut opérer une transformation. Après « Un autre ciel », il confie sa frustration : « Oui, les gens ont été émus, certains ont pleuré, ont parlé de réparation. Mais qu’est-ce que ça a changé ? ». Son objectif n’est pas de « faire joli », mais de provoquer des transmissions : « Ce que je veux, c’est que ceux qui ont pris la parole le 18 octobre repartent avec des outils pour créer leurs propres événements ».

Exposition « La Vue de ma mère » oragnisée par Féris Barkat à Strasbourg

Exposition « La Vue de ma mère » oragnisée par Féris Barkat à Strasbourg, 2025

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Cette méfiance envers le spectaculaire naît d’une vigilance constante à l’égard de l’esthétisation de la souffrance. « Il y a un luxe dans le fait de créer sur la douleur des autres », dit-il. Pour lui, certaines pratiques institutionnelles transforment la misère en objet de contemplation. « Ce sont les mêmes qui s’émeuvent d’un film sur les banlieues. Moi, je veux rendre la souffrance émancipatrice, politique. »

Sa propre douleur a été motrice dans son parcours. La mort de sa mère, emportée par un cancer des poumons dû à la pollution, a tout déclenché. Il quitte alors la London School of Economics, où il venait d’être admis, pour s’occuper d’elle, puis fonde Banlieues Climat. « Mon engagement pour l’écologie vient d’elle », révèle-t-il. « Elle voulait m’emmener au musée quand j’étais ado, et moi je ne voulais pas. » Aujourd’hui, il réalise que c’est elle qui l’a initié à la culture.

Inventer sa propre voie

Portrait de Féris Barkat

Portrait de Féris Barkat, 2025

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Anticonformiste dans l’âme, il poursuit son chemin singulier. À la rentrée dernière, il est même devenu le premier enseignant sans diplôme de l’Université Sorbonne Nouvelle. Tous les mardis, il y anime un cours sur « l’effacement de la violence sociale et environnementale et ses conséquences ». « Certaines violences sont niées, celles qui rendent naturelles les inégalités ou le réchauffement climatique », explique-t-il. Son cours invite à reconnaître ces mécanismes invisibles.

Cette nomination, obtenue après un premier refus, il la doit à Olivier Halévy, maître de conférences en langue française de la Renaissance. « La première fois, j’avais envoyé un CV à la troisième personne ! », s’amuse-t-il. Aujourd’hui, il corrige les copies de ses 44 étudiants entre deux interviews.

Suivi par plus de 350 000 personnes sur Instagram et TikTok, Féris Barkat rassemble sans chercher la lumière. Il préfère la faire circuler et s’entourer de personnes de confiance, comme Lise Lanot, ancienne journaliste chez Konbini, qui l’accompagne dans tous ses projets. Sa pensée, nourrie autant par Jankélévitch que par One Piece, mêle philosophie, culture populaire et sociologie. Elle dessine une écologie décoloniale, lucide et joyeuse.

Inarrêtable, le jeune activiste pense déjà à la suite. Il rêve d’adapter « La Vue de ma mère » dans un théâtre, pour rendre hommage aux femmes engagées dans les quartiers populaires. Présenter leurs portraits dans les musées de France, leur offrir la visibilité qu’elles méritent : voilà son ambition.

Exposition « Mamans » au Palais de Tokyo

Exposition « Mamans » au Palais de Tokyo, 2024

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En attendant, prochaine étape : Belém, au Brésil, pour la COP 30, où il s’apprête à rencontrer des activistes amazoniens. « Comment recréer des communautés à travers la culture », s’interroge-t-il. « C’est une question qui m’obsède. »

« Poésie, théâtre, musique… Cette manière de prendre la parole doit être protéiforme », conclut-il. « Le plus important, c’est de ne pas se reposer sur nos acquis. Parce que si on se contente d’être là, d’occuper des espaces symboliques, on risque juste de recréer une nouvelle bourgeoisie. » Alors, il continue. Là où il peut. Féris Barkat trace sa route. Activiste, pédagogue, passeur : il veut tout être à la fois. Et dans un monde abîmé, il s’efforce d’inventer, vraiment, un autre ciel.

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Un autre ciel, carte blanche de Féris Barkat

Le 18 octobre 2025 dernier

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Migrations et climat

Du 17 octobre 2025 au 5 avril 2026

www.palais-portedoree.fr





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