Après l’art anthropocène, voici le design anthropocène ! C’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’étonnant projet inauguré en septembre par le duo de designers Formafantasma, au cœur des vignes champenoises de Perrier-Jouët. Autour d’une aire sauvage de 285 mètres carrés, où poussent dans un joli désordre sainfoin, lotier et trèfle de Perse, sont dressées 74 colonnes scandées de modules en terre cuite vernie de teintes allant du rose à l’ocre.
Des sculptures totémiques qui évoquent les Colonnes sans fin de Constantin Brancusi ou les empilements ludiques du groupe Memphis dans les années 1980, et que l’on pourrait facilement prendre pour quelques uns de ces objets déco furieusement tendance qui s’affichent dans les intérieurs chics contemporains.

Andrea Trimarchi et Simone Farresin, designers milanais formant le duo Formafantasma
À y regarder de plus près, on aperçoit toutefois ici et là des petits trous par lesquels une faune bourdonnante peut s’introduire. Bien plus qu’une forêt de sculptures, Cohabitare est un véritable village pour les insectes où chaque espèce possède son module adapté. Ils peuvent y nicher, mais aussi butiner et se nourrir de la flore environnante.
Car Andrea Trimarchi et Simone Farresin (nés en 1983 et en 1980), les deux artistes souvent qualifiés de prodiges du studio Formafantasma basé à Milan, développent depuis plusieurs années une approche singulière du design, vertueuse et transformative. À l’heure de l’urgence climatique, impossible pour eux de concevoir des objets hors-sol, purement décoratifs et déconnectés des enjeux de l’époque.
Des créations pour penser la nature
« La nature a toujours été au centre des collaboration de Perrier-Jouët avec les artistes, mais l’idée aujourd’hui est qu’ils nous aident à apporter des solutions environnementales concrètes. »
Caroline Bianco
S’inscrivant dans un programme plus large de viticulture expérimentale initié il y a trois ans par la maison de champagne Perrier-Jouët, leur œuvre a donc été pensée et fabriquée grâce à l’expertise d’un comité scientifique (naturaliste, entomologiste, viticultrice…), avec pour objectif de créer un « îlot de biodiversité ». Oiseaux, chauve-souris, plantes et insectes, pourront ainsi s’y épanouir au milieu des parcelles de raisin cultivées selon une technique de pointe dite régénératrice qui consiste à enrichir l’activité biologique des sols.

La structure est composée de 74 colonnes en terre cuite recouverts d’oxydes de fer naturels
© Perrier-Jouët / Formafantasma
« La nature a toujours été au centre des collaboration de Perrier-Jouët avec les artistes, mais l’idée aujourd’hui est qu’ils nous aident à apporter des solutions environnementales concrètes », souligne Caroline Bianco, directrice culture et création de la maison. Celle-ci cultive en effet un lien particulier avec les créateurs depuis que Émile Gallé, chef de file de l’École de Nancy, dessina en 1902 à la demande de Charles Perrier, fils des fondateurs, les délicates anémones du Japon qui sont devenues son emblème.
Un projet appelé à se métamorphoser
Courant esthétique épousant plus qu’aucun autre les formes de la nature, l’Art nouveau constitue un précieux patrimoine, presque une boussole, pour Perrier-Jouët. En témoigne sa Maison Belle Époque, sise sur la célèbre avenue de Champagne d’Épernay (Marne), qui conserve des trésors d’ébénisterie de Louis Majorelle et d’Hector Guimard, ou encore un portrait d’Yvette Guilbert par Henri de Toulouse-Lautrec.
« Nous voulions, bien sûr, nous inscrire dans cet héritage de l’Art nouveau, mais pas dans un simple rapport mimétique, d’admiration, envers la nature », précise Simone Farresin de Formafantasma. Bientôt, Cohabitare se métamorphosera en un projet architectural de plus grande ampleur : une vieille grange sans charme sera transformée – notamment grâce à un revêtement en tuiles de céramique – en refuge pour la nature, où animaux et végétaux pourront cohabiter harmonieusement. Des artistes en résidences pourront, eux, profiter de ce lieu de biodiversité privilégié pour observer, expérimenter et penser. Car, selon le credo de Simone Farresin, « pour comprendre le monde dans toute sa complexité, nous avons besoin de nos sens ».

Dessin du projet d’architecture régénérative situé dans le vignoble des Agusons de la maison Perrier-Jouët à Ambonnay
© Perrier-Jouët / Formafantasma
Un banquet d’art, de réflexions et de gastronomie

L’expérience de dégustation « Banquet de la nature » proposant un parcours sensoriel faisant intervenir différents éléments naturels
Ancré par définition dans son territoire, Cohabitare trouve un autre prolongement à travers un « Banquet de la nature », curaté par les designers et voué à faire voyager l’esprit de l’œuvre à travers le monde, au gré d’événements artistiques. Sa première édition, organisée à l’occasion des vendanges, a ainsi vu dialoguer dans le Cellier Belle Époque de la maison, sur une table muée en véritable jardin botanique, les assiettes audacieuses du chef triplement étoilé Pierre Gagnaire et de la jeune pousse Manon Fleury, tandis qu’artistes, curateurs et penseurs poussaient la réflexion à travers des échanges orchestrés entre chaque service. Histoire de connecter en beauté l’intelligence aux sens, sans oublier d’y ajouter une bonne dose d’effervescence.
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