Décryptage : « Le Chemin de fer » de Manet, la modernité à un train d’enfer !


Édouard Manet, Le Chemin de Fer

Édouard Manet, Le Chemin de Fer, 1873

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Huile sur toile • 93,3 × 111,5 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington

Comme un long silence, au bord des voies. Voici deux crinolines complémentaires qui posent en plein air. L’une est plus âgée, bleu foncé, parfaitement indifférente au spectacle de la locomotive. Assise à gauche du cadre, elle nous fait face, toute chapeautée de noir et de fleurs. Ses cheveux roux sont détachés. Sur ses cuisses : un chiot endormi, un éventail, un livre. Du Zola ? La Bête humaine ?

La vapeur qui traverse le tableau indique le sens de lecture. Les pages sont épaisses, s’ouvrent comme la dentelle des manches de la robe. Elle interrompt sa lecture à l’instant. On n’est pas sur une liseuse fantomatique de Camille Corot [voir plus bas], celle-là nous fixe avec une assurance bien campée et des joues rougies. Qui est-elle ? La mère, la grande sœur, la cousine, la plus si jeune fille au pair ?

Un air de Degas

Sa petite voisine est agrippée aux grilles, comme au cirque Fernando. Bras en l’air, elle rêvasse, absorbée par les vapeurs d’un train. Le manège des tchou-tchou et les tourbillons de fumée fascinent autant que les acrobaties de Miss Lala à dos de cheval. La spectatrice doit avoir entre cinq et dix bougies. Pour sa promenade de l’après-midi, elle a passé une robe en taffetas de soie. Elle se tient de dos, debout, toupie élégante. On pense aux filles du clan Bellelli peintes par Edgar Degas. Ses cheveux sont attachés par un serre-tête, la nuque est dégagée, claire comme une dragée. Bout de chou innocent, derrière les barreaux. Évasion en cours. Pas besoin d’ailes pour voler comme un ange, les boucles d’un ruban bleu ciel suffisent à la faire flotter au-dessus des nuages.

À gauche et à droite, détails du “Chemin de fer” d’Édouard Manet, 1873. Au centre, détail de “La lecture interrompue” de Camille Corot, vers 1870 et détail de “Portrait de famille” d’Édgar Degas, entre 1858 et 1869

À gauche et à droite, détails du “Chemin de fer” d’Édouard Manet, 1873. Au centre, détail de “La lecture interrompue” de Camille Corot, vers 1870 et détail de “Portrait de famille” d’Édgar Degas, entre 1858 et 1869

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Huiles sur toile • © NGA. © Art Institute Chicago. © Bridgeman Images / musée d’Orsay, Paris. © NGA

Le train est déjà passé, seules ses vapeurs sont à la traîne. Le sifflet des machines doit se dissiper lui aussi. Il n’aura pas réveillé le petit chien. Où sont-elles exactement ? Dans la rue, dans un jardin ? La grille de fer n’est pas si claire. Une grappe de raisins est posée sur le parapet-frontière. Sur la droite, un balcon avance son garde-corps aux croisées de fer. Des feuillages coiffent cette partie du tableau. Un poste d’aiguillage couine en contrebas, la gare ne doit pas être bien loin. À gauche ou à droite ? À l’arrivée ou au départ ? Qui sait. De l’autre côté de la voie et des fumerolles, au fond du tableau, on distingue des éléments de centre-ville : linteaux massifs, frontons sculptés, balustres aux fenêtres. Le décor est cosy, certains citadins d’aujourd’hui reconnaîtront leur immeuble. Mais que liront-ils dans le regard de cette dame qui nous toise ?

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« Une tâche assez singulière »

Édouard Manet peint Le Chemin de fer en 1873, en partie dans le jardin de son ami Alphonse Hirsch qui est au croisement des rues de Rome et de Constantinople, face aux quais. Il peaufine la toile à son atelier, situé au 4 de la rue de Saint-Pétersbourg, à deux pas de Saint-Lazare. La gare est un « temple du progrès », dixit Théophile Gautier, et un sujet de peinture des temps modernes.

Édouard Manet, Le Chemin de Fer (détail)

Édouard Manet, Le Chemin de Fer (détail), 1873

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Huile sur toile • 93,3 × 111,5 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington

Dans trois ans, Claude Monet peindra douze fois Saint-Lazare. Des locomotives en vapeur comme des vergers en fleurs, avec des effets de lumière d’heure en heure. En attendant, c’est Manet qui s’y colle et présente sa toile au Salon de 1874. Cette année-là, les pas-encore-impressionnistes font dissidence chez Nadar. Manet ne veut pas être associé aux refusés. Lui qui tient à la reconnaissance officielle ne sera pas déçu.

« Manet fait une tâche assez singulière pour que des yeux ignorants, gâtés par toutes les gentillesses de notre art voient purement la chose en comique. Si l’on accrochait un Goya au Salon, on se tordrait. »

Émile Zola

Son train sera sifflé, plutôt deux fois qu’une. Le Tintamarre du 10 mai 1874 rebaptise la toile en Chemin de fer pour Charenton. Une rallonge moqueuse qui mentionne la ville hébergeant un asile d’aliénés. On reproche à la toile ses plans comprimés, sa composition incohérente, son exécution sommaire. Déjà, en 1863, Le Déjeuner sur l’herbe et L’Olympia avaient secoué les foules. Manet rejouait pourtant les icônes du grand maître Titien : le Concert champêtre (1500–1525) et la Vénus d’Urbin (1538). Il s’étonne de voir les républicains bourgeois de sa classe si conservateurs. Au XIXe siècle, la seule nudité autorisée doit citer la mythologie. Les hauts-de-forme un brin faux-culs sont choqués par Victorine Meurent, ce modèle-véhicule qui s’avance, insolente, indifférente. Le Chemin de fer sera d’ailleurs sa dernière apparition, pour un ultime tollé. Même habillée.

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Claude Monet, La Gare Saint-Lazare

Claude Monet, La Gare Saint-Lazare, 1877

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Huile sur toile • 75 × 105 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Après sa visite au Salon de 1874, Émile Zola réagit aux critiques faites à la toile : « Manet fait une tâche assez singulière pour que des yeux ignorants, gâtés par toutes les gentillesses de notre art voient purement la chose en comique. Si l’on accrochait un Goya au Salon, on se tordrait. » Goya, cette autre source d’inspiration pour Manet. L’Exécution de Maximilien (1868) répond notamment au fameux Tres de mayo (1814). Une interprétation silencieuse qui ne fait plus franchement dans le signifiant. « Manet tord le cou de l’éloquence », dira André Malraux. « Ce tableau rappelle l’insensibilisation d’une dent anesthésiée ». Que penser du Chemin de fer ? Qu’ont à nous dire les voies silencieuses de Manet ? Sont-elles si impénétrables ?

Le charme discret du XIXe siècle

Au bord du Chemin de fer, nous sommes à Saint-Lazare, vraiment ? Ça pourrait être n’importe où, n’importe quand. À Waterlitz ou Austerloo. Pourquoi ce raisin, posé là à droite sur le muret, sans raison ? Le sacré ne s’explique pas, il se ressent. Il peut se deviner aussi, à travers quelques divines inspirations. Le chien sagement endormi pourrait bien faire son clin d’œil à la Vénus d’Urbin de Titien, encore.

À gauche, détail de l »Olympia » d’Édouard Manet, 1863. À droite, la « Vénus d’Urbin » de Titien, 1538

À gauche, détail de l »Olympia » d’Édouard Manet, 1863. À droite, la « Vénus d’Urbin » de Titien, 1538

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Huiles sur toile • Coll. musée d’Orsay, Paris. © Galerie des Offices, Florence / Bridgeman Images

Les deux crinolines sans gentillesse pourraient évoquer d’autres grands classiques. Le Portrait d’une dame de qualité et de sa fille (1628) par Van Dyck par exemple ? Pourquoi pas ? Une dame trône fièrement, détachée dans un noir satiné à côté de son bout de chou. Au bord du chemin de fer, le silence est plus froid encore. La petite fille s’est détournée, sous hypnose, perdue dans un conte à rebours. En revanche, Victorine nous fixe. Indifférente au manège industriel, elle nous interpelle, nous toise : « En quoi puis-je vous aider ? »

« Un train peut en cacher un autre », nous dit le panneau, Le Chemin de fer nous le répète. Dans ce plan, l’évasion est grillée, la perspective partie en fumée.

Pas franchement invités, les regards s’avancent malgré tout. Si le garde-fou du Balcon (1868) [ill. ci-dessous] nous laisse en dehors du cadre – à la fois spectateur et spectacle –, les barreaux du Chemin de fer nous incitent à rejoindre la petite toupie. Comme elle, on parcourt les détails en bord de voie, avant de remonter de l’autre côté. Là-bas, c’est la porte de l’atelier de Manet.

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À gauche, “Tres de Mayo” de Francisco de Goya, 1814; À droite, “L’Éxécution de Maximilien” d’Édouard Manet, 1868-1869

À gauche, “Tres de Mayo” de Francisco de Goya, 1814; À droite, “L’Éxécution de Maximilien” d’Édouard Manet, 1868-1869

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Huiles sur toile • Coll. musée du Prado. Coll. Kunsthalle de Mannheim / © Bridgeman Images

Cette anecdote (documentée) permet d’imaginer l’artiste planqué derrière les volutes comme un Vélasquez scrutant sa Ménine bleu ciel. Et nous qui sommes à ses côtés, nous voilà surpris, en regardeurs regardés… Dans Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), Luis Buñuel piègera aussi les siens, dans un autre style. En déplaçant sa caméra lors d’un des nombreux dîners d’une troupe farfelue, il fait apparaître ses acteurs sur une scène de théâtre. Le regardeur du film est dupliqué, dédoublé. Il se voit, s’étonne, parmi les rangs voyeurs.

« Un train peut en cacher un autre », nous dit le panneau, Le Chemin de fer nous le répète. Dans ce plan, l’évasion est grillée, la perspective partie en fumée. La gare – ce temple du progrès – est hors cadre. Chez Manet, les fumées de Saint-Lazare ne sont pas un prétexte à la capture d’impressions lumineuses, il s’agirait plutôt de sonder nos illusions intérieures.

À gauche, « Le Balcon » d’Édouard Manet, entre 1868-1869. À droite, détail du « Chemin de Fer » d’Édouard Manet, 1873

À gauche, « Le Balcon » d’Édouard Manet, entre 1868–1869. À droite, détail du « Chemin de Fer » d’Édouard Manet, 1873

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Huiles sur toile • Coll. musée d’Orsay, Paris / Coll. National Gallery of Arts, Washington

Relisons Zola : « Si l’on accrochait un Goya au Salon, on se tordrait. » Le peintre espagnol rejetait, tout écœuré, les Lumières de son époque, ce mouvement rationaliste et empiriste qui n’empêcha pas l’homme civilisé de commettre les pires massacres. Dans son silence, Manet pourrait bien dépeindre une impasse équivalente, avec les visions anesthésiées de sa classe bourgeoise tordue d’un rire embarrassé. 2024–1874 ; 150 ans d’un voyage intérieur, avec un parfum de terminus qui traîne, comme une note de fond pour mieux interroger notre époque. Après Manet, qui pour sonner un nouveau départ ?



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