Coopératives agricoles – Le désengagement des adhérents, une menace pour le modèle coopératif ?


Depuis quelques années, le modèle coopératif fait face à un désengagement progressif de ses adhérents. Si des critiques ont pu être exprimées vis-à-vis de la gouvernance, les causes de ce désengagement sont multiples, parfois peu exprimées, mais cette désaffection menace à plus long terme l’approvisionnement des coopératives, et plus généralement la survie d’un modèle historique, riche de nombreux atouts pour les agriculteurs et la vie économique et sociale des territoires. Xavier Hollandts, professeur de stratégie, et Rodolphe Bonsacquet, consultant, reviennent sur les causes de ce désengagement et évoquent les leviers à disposition des coopératives pour enrayer cette tendance.

Organisations fondées par et pour les agriculteurs, les coopératives entretiennent avec leurs adhérents une relation forte, basée sur l’engagement des coopérateurs. Ces derniers sont à la fois détenteurs de parts sociales, apporteurs de matière première agricole, et clients, et « s’ils sont moins engagés, la coopérative peut être vidée de sa substance, et son développement économique freiné, ce qui va peser au final sur les exploitations agricoles », explique Xavier Hollandts, professeur de stratégie et d’entreprenariat, spécialiste du secteur agricole et de la gouvernance des coopératives. Or, on observe depuis plusieurs années une tendance forte au désengagement des coopérateurs.

« On constate qu’il y a de moins en moins d’adhérents aux assemblées de section, aux assemblées générales, et que ces adhérents sont moins présents sur les projets, entretiennent une relation distendue », note Xavier Hollandts, qui évoque des « signaux d’alerte » pour les coopératives.

Distance, temps disponibles… des raisons qui masquent les causes profondes

Plusieurs raisons expliquent cette désaffection. Parmi les causes plus fréquemment exprimées figurent le temps disponible des coopérateurs, « notamment quand on leur demande d’être administrateur », le niveau de compétences exigé, et la question de la distance, pour les réunions, indique de son côté Rodolphe Bonsacquet, aujourd’hui consultant en prospective stratégique, après un passé d’éleveur laitier engagé en tant que coopérateur et administrateur.

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« En même temps, on considère que ce sont à la fois de vraies causes, mais aussi des signaux d’alerte pour des causes qui ne sont pas forcément exprimées », poursuit-il. Il évoque ainsi un engagement qui change de nature : « autrefois, il était institutionnel, collectif, communautaire, motivé par de grands récits auxquels tout le monde participait. Aujourd’hui, ces grands récits n’existent plus, le récit de l’agriculture qui sauve et nourrit le monde est largement réinterrogé » et l’engagement qui va avec se perd aussi, explique le consultant. Une problématique qui n’est pas propre au modèle coopératif et qui concerne d’autres grandes formes historiques d’organisation, comme les grands partis politiques.

Enfin, la déception provient également d’une évaluation permanente entre la promesse faite par la coopérative, « et ce qu’on vit, notamment des violations récurrentes de cette promesse, normales dans ce type d’organisation, mais qui sont de plus en plus mal vécues ».  

Un « cercle vicieux » du désengagement

Pour mieux comprendre les conséquences de ce désengagement, Xavier Hollandts a établi une typologie des différents types d’adhérents en fonction de leur engagement.

Typologie de l’engagement des adhérents des coopératives (©Xavier Hollandts)

Deux de ces profils posent particulièrement problème : les adhérents faisant plus ou moins acte de présence mais qui ne s’investissent jamais dans leur structure ou ne participent pas à l’effort collectif, et à l’inverse les adhérents investis sur le terrain mais peu présents dans les instances ou ne souhaitant pas exercer de fonction ou de mandat (les adhérents « discrets »). Si les coopératives ne peuvent plus compter sur ces adhérents dans leurs instances, « c’est bien un véritable cercle vicieux du désengagement qui est susceptible de se mettre en place », écrit-il dans « Coopératives agricoles, la grande panne du modèle de gouvernance », un article publié sur The Conversation.

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Un risque fort de dérive « autocratique » ou de personnalisation du pouvoir

« Les adhérents risquent d’être insatisfaits et d’être encore moins représentés, ce qui les conduit à ne plus croire au système politique de la coopérative et les incite à se désengager davantage au point de devenir des adhérents fantômes », vidant la coopérative de sa substance, et livrant cette dernière « au bon vouloir d’une poignée d’élus ou de dirigeants. Il y a alors un risque fort de dérive « autocratique » ou de personnalisation du pouvoir, à l’opposé des principes coopératifs, qui sont, par essence le collectif et la démocratie. »

Quels leviers à la disposition des coopératives ?

Dans ce contexte, comment les coopératives peuvent-elles inverser la tendance ? Il faut « un alignement entre ce qu’on pense, ce qu’on dit, ce qu’ont fait, et bien souvent on est dans des organisations complexes, qui génèrent malgré elles des discours, des actions contradictoires qui entraînent les violations et ça, ça ne prête pas à l’engagement », rappelle Rodolphe Bonsacquet.

On a beaucoup pensé l’engagement comme quelque chose de gratuit

Par ailleurs, l’engagement n’est désormais plus aussi durable qu’avant. Les coopératives doivent davantage penser la contrepartie. « On a beaucoup pensé l’engagement comme quelque chose de gratuit, alors que ça se rémunère, et pas forcément d’un point de vue pécuniaire », ajoute le consultant. Il faut, en parallèle, reconstruire un récit de l’engagement, « raccrocher les gens à une histoire où l’engagement est une nécessité pour la vie du collectif ». Ce qui passe aussi par une autocritique de la part des coopératives qui, souvent, se concentrent sur les causes les plus superficielles du désengagement.

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Or, sans contrepartie valable à leur engagement, les agriculteurs risquent de se tourner davantage vers les privés, préférant une relation strictement économique, dépassionnée, où les tenants et les aboutissants s’avèrent plus clairs, plus contractuels. Et si pour le producteur, la solution peut se révéler meilleure à titre individuel, la menace sur le modèle coopératif, à terme, est réelle, et risque de faire disparaître une forme d’organisation ancrée plus durablement sur les territoires, et collectivement plus vertueuse.



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