Aux Franciscaines de Deauville, Monet et ses héritiers dans une bulle de verdure


Les derniers jardins de Claude Monet n’ont jamais cessé de faire école. Depuis un siècle, leurs eaux frémissantes, leurs feuillages aux contours dissous et leurs infinis jeux de lumière irriguent l’imaginaire d’artistes du monde entier.

Organisée à l’occasion du centenaire de la mort du peintre, la nouvelle exposition des Franciscaines de Deauville (qui présente en parallèle un beau parcours dédié à Raoul Dufy) explore cette postérité. Une promenade gorgée de chlorophylle, où l’émotion naît autant de la qualité exceptionnelle des prêts que des dialogues subtils établis entre les œuvres.

Claude Monet, Nymphéas

Claude Monet, Nymphéas, 1907

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Huile sur toile • 80,7 cm • © GrandPalaisRmn / photo : Daniel Arnaudet

L’exposition offre d’abord l’occasion rare d’admirer quatre chefs-d’œuvre de Monet : un tondo de Nymphéas (1907) prêté par le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne, véritable oculus aquatique ; une grande peinture deGlycines (1919–1920) [ill. en Une] venue du musée d’Art et d’Histoire de Dreux ; Nymphéas et agapanthes (1914–1917) du musée Marmottan Monet ; et Bassin aux nymphéas, harmonie verte (1899), joyau poétique du musée d’Orsay.

Fin septembre, ce dernier rejoindra l’exposition « Monet, peindre le temps » à l’Orangerie, laissant place à Deauville à sa variante Harmonie rose (1900), prêtée par le même établissement.

Hommage à l’audace de Monet

Les Glycines constituent la plus belle surprise de cette réunion. Brossées librement sur fond mauve, les grappes de fleurs semblent luire comme des lucioles au cœur de la végétation. Leur histoire, méconnue, est intimement liée à celle des Nymphéas. Avant que ceux-ci ne rejoignent définitivement l’Orangerie, il avait été envisagé de les installer à l’hôtel Biron, qui accueille aujourd’hui le musée Rodin. Les Glycines devaient alors former une frise monumentale au-dessus des panneaux. Présentées face à Harmonie verte, elles renouent ici avec ce projet abandonné.

Exposition « Claude Monet. Des jardins en héritage » aux Franciscaines de Deauville

Exposition « Claude Monet. Des jardins en héritage » aux Franciscaines de Deauville

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photo : Sandrine Boyer Engel

« Cette exposition a été conçue comme un bol de verdure, pour retrouver cette immersion créée par les Nymphéas de l’Orangerie, et comme un hommage à tout ce que Monet a pu ensemencer sur quatre continents autour du jardin. »

Nathalie Bondil

À quelques pas, Nymphéas et agapanthes témoigne de l’audace des dernières années de Monet. Par endroits, la toile est laissée nue. Pourtant, le peintre l’a signée, assumant cet inachèvement apparent. « Cette œuvre démontre toute la modernité de Monet, qui ne revendique pas un éloignement du réel, mais dont l’interprétation de la nature est vue comme les prémices de l’abstraction », souligne Annie Madet-Vache, directrice des Franciscaines et co-commissaire de l’exposition.

Plutôt que de multiplier des rapprochements artificiels, les commissaires ont choisi de ne retenir que six artistes se revendiquant eux-mêmes héritiers de Monet. « Cette exposition a été conçue comme un bol de verdure, pour retrouver cette immersion créée par les Nymphéas de l’Orangerie, et comme un hommage à tout ce que Monet a pu ensemencer sur quatre continents autour du jardin, avec des propositions étonnantes par rapport à ce qui avait été présenté jusqu’ici en termes d’influences », résume Nathalie Bondil, directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe, et également co-commissaire du parcours aux côtés de Stéphane Guégan, conseiller scientifique auprès de la présidence du musée d’Orsay.

Le sublime dialogue avec l’Algérien Abdallah Benanteur

La plus belle révélation de l’exposition est Abdallah Benanteur (1931–2017), l’un des grands maîtres de la modernité algérienne, présenté pour la première fois en dialogue avec Monet. Nourri des miniatures persanes, du Jardin des délices de Jérôme Bosch et des paysages bretons, Benanteur admirait aussi le maître de Giverny.

Abdallah Benanteur, Les Élus

Abdallah Benanteur, Les Élus, 1986

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Polyptyque, huile sur toile • 150 × 350 cm • © Abdallah Benanteur, ADAGP, Paris, 2026 / Succession Abdallah Benanteur, Galerie Claude Lemand

« J’aime infiniment les Nymphéas, l’atmosphère de rêve exquis qui les enveloppe ainsi que les tondi presque liquides », confiait l’artiste, dont un tondo est justement mis en regard de celui de Monet. À l’étage, les immenses polyptyques de l’Algérien, d’où semblent s’envoler des nuées d’écailles scintillantes ou d’ailes de papillons baignées d’éclats lumineux, offrent un moment de pure béatitude.

La poésie de l’éphémère de Hiramatsu Reiji

Réalisés sur papier de mûrier avec des pigments naturels, de l’encre sumi et des feuilles d’or, les grands paravents de l’artiste japonais Hiramatsu Reiji (né en 1941) – prêtés par le musée des Impressionnismes de Giverny, auquel ils ont été offerts par l’artiste – reprennent quant à eux les motifs de l’étang, des nymphéas, des rideaux de saules, les formats panoramiques et les cadrages de Monet. Mais ils les réinventent totalement selon les codes esthétiques du nihonga – mouvement né en 1880, qui développe des compositions modernes tout en restant fidèle aux techniques de la peinture nipponne traditionnelle.

Derrière leurs couleurs plus franches et leurs motifs stylisés à l’extrême demeure la même méditation sur la nature et la poésie de l’éphémère. Hiramatsu Reiji fut « pris d’une violente émotion » en découvrant les Nymphéas. « Monet lui-même a été influencé par le japonisme, et aujourd’hui ce sont les Japonais qui s’inspirent de son travail, par un extraordinaire jeu de miroir », s’émerveille Annie Madet-Vache.

Entre abstraction et photographie

Le rapprochement avec Jean Paul Riopelle (1923–2002) est moins évident. Les épaisses mosaïques de peinture aux couleurs primaires, appliquées à la spatule, semblent éloignées des harmonies délicates de Monet. Leur parenté avec ce dernier tient davantage à la fragmentation de la touche, qui évoque des percées de lumière papillotantes dans un all-over de verdure proche de l’abstraction.

Exposition « Claude Monet. Des jardins en héritage » aux Franciscaines de Deauville

Exposition « Claude Monet. Des jardins en héritage » aux Franciscaines de Deauville

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photo : Sandrine Boyer Engel

L’artiste canadien ainsi que les peintres de l’expressionnisme abstrait américain ont joué un rôle majeur dans la redécouverte du caractère visionnaire des Nymphéas, désormais perçus comme l’une des sources de la peinture abstraite, alors qu’ils avaient été critiqués lors de leur installation en 1927 comme des « peintures de vieux barbon aveugle ». Dès 1946, Riopelle est tombé amoureux de Giverny et des ébauches des Nymphéas, qui se trouvaient encore dans l’atelier du peintre, un peu à l’abandon. Dans les années 1960, marchant sur les pas du maître, il s’est installé à Vétheuil avec sa compagne américaine Joan Mitchell, dont les œuvres ont elles aussi formé un grand dialogue avec celles de Monet à la fondation Louis Vuitton en 2022–2023.

Le parcours est également essaimé de magnifiques photographies signées Bernard Plossu (réalisées lors d’une résidence dans la maison de Monet à Giverny en 2010–2011), Jorma Puranen et Jean Gaumy. Grain, surimpression, jeux de reflets… Chacun aborde à sa manière la poésie du dialogue entre eau, lumière et verdure.

Bernard Plossu, Chez Monet, le jardin de l’autre côté, Giverny

Bernard Plossu, Chez Monet, le jardin de l’autre côté, Giverny, juin 2011

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Tirage Fresson • 18,5 × 27,4 cm • © Bernard Plossu / SAIF / Giverny, musée des impressionnismes

En faisant entrer de véritables fragments de jardins dans l’exposition, ces clichés rappellent aussi combien la photographie fut essentielle dans l’invention des cadrages impressionnistes. Le catalogue se clôt d’ailleurs sur une photographie prise par Monet lui-même, montrant un morceau de son étang où se projette l’ombre de sa tête. Un parfait résumé des infinis jeux de miroir qu’offre cette exposition d’une grande beauté.

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Claude Monet. Des jardins en héritage

Du 11 juillet 2026 au 1 novembre 2026

lesfranciscaines.fr





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