« Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. » Prononcée à la tribune de l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981, cette phrase de Robert Badinter (1928–2024) résonne aujourd’hui dans la crypte du Panthéon, où s’ouvre l’exposition « Robert Badinter, la justice au cœur », quelques jours seulement après son entrée dans ce haut lieu de la mémoire républicaine. Conçue par le journaliste et écrivain Éric Fottorino, ancien directeur du Monde, elle retrace la trajectoire de l’avocat et homme politique à travers trois grandes séquences, chacune placée sous le patronage d’une figure tutélaire : Émile Zola, Victor Hugo et Nicolas de Condorcet.
Le parcours s’ouvre dans l’ambiance feutrée d’un appartement familial, reconstituée à partir de documents intimes. Des photographies racontent l’enfance d’un petit garçon issu d’une famille juive laïque, installée à Paris dans les années 1920. L’une d’elles retient l’attention : Robert a dix ans, il est dans les bras de son père, Simon Badinter.
Un engagement intime
« On est en 1938, c’est le dernier été de l’insouciance », commente Éric Fottorino. Quelques années plus tard, le 9 février 1943, Simon Badinter est arrêté, déporté à Drancy puis assassiné au centre d’extermination de Sobibór, en Pologne. Dans une vitrine, deux cuillères sont exposées. L’une provient d’Auschwitz. Modestes en apparence, ces objets portent la mémoire d’une faille intime, d’autant plus poignante qu’elle contrastait avec sa joie de vivre lumineuse.

Entrée du Panthéon lors de la panthéonisation de Robert Badinter à Paris le 9 octobre 2025, 2025
© Sipa / Photo Romuald Meigneux
« Zola, pour Badinter, c’est l’homme qui s’est jeté à la gorge du mensonge pour faire éclater la vérité. »
Éric Fottorino
Cette première partie est placée sous l’égide d’Émile Zola, symbole de la lutte contre l’antisémitisme avec l’affaire Dreyfus. Robert Badinter possédait un original de la célèbre une du journal L’Aurore proclamant, en 1898, « J’accuse… ! ». Une reproduction côtoie ici un exemplaire de La Vérité en marche dédicacé par Zola à Jean Jaurès. Dans l’un des derniers entretiens qu’il avait accordés à Fottorino, Robert Badinter évoquait son admiration pour l’auteur de Nana et de La Débâcle, qu’il relisait encore peu avant sa mort : « Zola, pour Badinter, c’est l’homme qui s’est jeté à la gorge du mensonge pour faire éclater la vérité ».

Partie de l’exposition « Robert Badinter, la justice au cœur » faisant écho à Émile Zola, 2025
© CMN / Photo Didier Plowy
De cette enfance marquée par l’injustice naîtra un combat viscéral. S’ouvrant sur la projection de son discours historique du 17 septembre 1981 à l’Assemblée nationale, le deuxième volet de l’exposition retrace le tournant décisif d’une carrière d’avocat centrée sur des affaires mondaines – il défend notamment Charlie Chaplin – vers un engagement radical contre la peine de mort.
Récit d’un combat historique contre la peine de mort
En 1972, Robert Badinter accepte de défendre Roger Bontems, accusé de complicité dans une affaire de meurtres. Pensant pouvoir l’épargner, il plaide que l’on ne peut condamner à mort celui qui n’a pas tué. Mais les jurés le condamnent et le président Pompidou refuse la grâce. Badinter accompagne Bontems jusqu’à l’échafaud. À cet instant, son opposition jusque-là philosophique devient une lutte inébranlable.

Partie de l’exposition « Robert Badinter, la justice au cœur » sous l’égide de Victor Hugo, 2025
© CMN / Photo Didier Plowy
Son obsession constante : accorder aux citoyens le plus de droits possibles.
Cinq ans plus tard, en 1977, il plaide pour Patrick Henry, accusé d’avoir tué un enfant. Ce procès, il le mène non pour l’homme – indéfendable selon lui –, mais contre la guillotine elle-même. Psychologues, historiens et médecins viennent démontrer l’absence d’effet dissuasif de la peine capitale pour les criminels. Cette fois, il convainc le jury et sauve l’homme de la mort.
Placée sous l’influence de Victor Hugo, cette partie de l’exposition présente le manuscrit préparatoire de son discours à l’Assemblée nationale pour convaincre les députés de voter en faveur de sa loi. Le combat fut âpre : en 1981, l’opinion publique était encore majoritairement favorable à la peine capitale. Cette victoire restera l’œuvre centrale de sa vie.
La troisième et dernière séquence élargit le regard sur l’homme politique, nommé garde des Sceaux par François Mitterrand (dont il était proche) en 1981, puis président du Conseil constitutionnel en 1986. Ses engagements sont alors multiples : dépénalisation de l’homosexualité, humanisation des prisons, défense des victimes… Guidée par la figure de Condorcet, cette partie souligne son obsession constante : accorder aux citoyens le plus de droits possibles.
Conviction sans faille

Dispositif vidéo montrant Robert Badinter lors d’un procès à l’exposition « Robert Badinter, la justice au cœur » au Panthéon, 2025
© CMN / Photo Didier Plowy
Même après avoir quitté ses fonctions, Robert Badinter continuera de visiter les prisons et de défendre l’État de droit. Ses combats suscitent autant d’admiration que de haine… Il reste l’un des ministres les plus contestés de la Ve République, cible d’injures et de menaces de mort. Sa tombe, profanée le jour même de son entrée au Panthéon, rappelle que ses engagements ont toujours dérangé. Mais la foule rassemblée le 9 octobre dernier pour honorer sa mémoire témoigne aussi de l’ampleur de l’estime populaire que l’homme suscitait.
Conçu par l’atelier lyonnais Scénorama, le dispositif scénographique de l’exposition recrée l’atmosphère de son bureau. Des photos posées comme sur une table, des arches qui structurent l’espace voûté de la crypte, une écriture sobre et une couleur dominante, le violet, symbole de la justice… Cette mise en scène ancre l’exposition dans une humanité tangible.
En articulant l’intime et le politique, l’exposition « Robert Badinter, la justice au cœur » fait dialoguer une trajectoire singulière avec celles d’autres grandes figures du Panthéon. Elle rappelle qu’un homme seul peut incarner un combat républicain : contre la haine, contre la barbarie, contre la peine de mort. Et que la justice, pour demeurer vivante, doit continuer de se nourrir de cette exigence morale.
Robert Badinter, la justice au cœur
Du 11 octobre 2025 au 8 mars 2026
Panthéon • Place du Panthéon • 75005 Paris
www.paris-pantheon.fr
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