Son battement est régulier, obsédant, bien vivant. C’est le pouls d’une histoire universelle qui pulse entre les murs Renaissance du musée Dobrée, à Nantes ! Comment le cœur, ce muscle gorgé de sang est-il devenu le « like » de nos réseaux sociaux ? Quelle filiation secrète unit le cœur courtois médiéval aux engagements militants d’aujourd’hui ? Qui détient le « monopole du cœur » ?
Pour sa première grande exposition depuis sa réouverture il y a un an, après plus d’une décennie de travaux, le musée Dobrée a choisi de toucher son public en plein cœur, avec une proposition qui marie érudition historique et regards contemporains pour disséquer un organe devenu tout un symbole : le bilan est palpitant !
Plus de 200 œuvres à cœurs ouverts

Pierre Choque, Commémoration et publicité de la mort d’Anne de Bretagne, XVIe siècle
Manuscrit • Coll. et © Ville de Nantes / Bibliothèque municipale
En partant du précieux cardiotaphe d’Anne de Bretagne, écrin d’or qui contenait le cœur de la duchesse – un joyau absolu resté dans sa vitrine au sein des collections permanentes du musée Dobrée pour mieux nous y emmener –, l’exposition « À cœurs ouverts » dresse une réflexion sur 40 siècles. Une histoire chorale racontée en plus de 200 œuvres déployées sur 400 m², d’antiques amulettes égyptiennes à des créations d’Andy Warhol et Keith Haring, pour mieux souligner la plasticité extraordinaire du motif cardiaque.
Puisqu’on ne badine pas avec le cœur, les commissaires de l’exposition, Julie Pellegrin, directrice du musée, et Yann Lignereux, historien spécialiste de l’époque moderne, ont conçu un parcours qui progresse de l’intime vers l’universel, et glisse du biologique au symbolique.
De l’organe vital à l’amour courtois
On entre directement dans le vif dès la première salle aux allures de musée de la médecine, où des prothèses, des modèles en cire, des écorchés humains et des toiles de leçons d’anatomie dialoguent avec les tout premiers stéthoscopes de René Laennec, venus de l’Université de Nantes. Pour plonger le visiteur dans cette expérience organique, l’artiste Édouard Boyer (né en 1966) a conçu une cimaise calée sur son rythme cardiaque. Quatre sérigraphies pop – et pas des moindres, puisque signées Andy Warhol (1928–1987) – lui font écho. Vous sentez comme ça s’emballe dans votre poitrine ?

Joseph Chiappi, Modèle en cire d’un coeur atteint d’un anévrisme volumineux par rupture de la crosse de l’aorte, 1825
Cire • Coll. médicales et d’anatomie pathologique de Sorbonne université, Paris • Coll. et © médicales et anatomie pathologique de Sorbonne université
« Avoir du cœur », c’est être plein de courage. « L’offrir », c’est se donner corps et âme à sa mie ou à son vassal. Âmes charitables, « à vot’ bon cœur » ! Star de toutes les passions médiévales, le cœur donne du souffle aux épopées courtoises. Du lierre antique, il se stylise en deux lobes avant de battre son plein dans le quotidien du Moyen Âge, ce que laisse picorer l’accrochage du musée Dobrée, du bréviaire au livre d’heures, du coffret à bijoux aux ivoires sculptés, de délicates bagues de foi médiévales à un vitrail orné… On passera aussi, en voyageant jusqu’en 2009, devant le Cœur au repos d’Annette Messager (née en 1943), ce cœur en filet noir qui cristallise l’attente, résonance subtile avec les différentes visions de l’amour offertes.
La foi religieuse chevillée au cœur

Andy Warhol, Human heart, 1979
Quatre sérigraphies assemblées • Dimensions variées • Coll.Thaddaeus Ropac • © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ARS, New York 2025 / Photo Ulrich Ghezzi
Le cœur nous transcende. Preuve éclatante avec une vitrine d’objets de dévotion du XIXe siècle, lesquels abritent, dans leur écrin de cuivre, d’argent ou de laiton, des prières ou de la terre d’un lieu saint. Ces témoins de foi côtoient des pièces plus spectaculaires, telle une épreuve en plâtre du Transi de René de Chalon, un squelette d’une splendeur macabre brandissant un cœur. Du cœur sacré au Sacré-Cœur, myocarde et endocarde sont présents depuis l’origine du culte catholique (plaie au côté du Christ, mystiques, saints…). Ils se prêtent dès la seconde moitié du XVIe siècle à moult représentations pour toucher les fidèles en pleine poitrine.

Keith Haring, La Vie du Christ, 1990
Bronze et patine d’or blanc • Chapelle Saint-Vincent de Paul, Eglise Sainte Eustache, Paris • Photo Raphael Gaillarde/Gamma-Rapho via Getty Images © The Keith Haring Foundation
L’exposition s’attarde sur les taolennoù, saynètes éducatives bretonnes du XVIe siècle, confectionnées à la manière de « cartes de Tendre » par les missions catholiques dans le contexte de la Contre-Réforme où il fallait (re)conquérir les cœurs. Interrogeant nos usages contemporains, le parcours convoque aussi un triptyque de Keith Haring (1958–1990), exceptionnel prêt de l’église Saint-Eustache à Paris, et hommage aux martyrs du sida.
Pour l’amour du peuple
Sous l’imagerie religieuse, la politique est en perfusion. Comme le décrivent les dernières cimaises, le cœur est un organe du pouvoir. Du « cœur du roi », que l’on conserve en précieuse relique dans un cardiotaphe, à son motif repiqué en emblème, en particulier lors de la Révolution et les guerres de Vendée, le cœur transparaît en fidèle compagnon de propagande. Un motif qui nous rassemble autant qu’il nous divise.

Christian Boltanski, Le Coeur, 2005
Installation • Coll. Antoine de Galbert, Paris • © Adagp, Paris / © Cloé Beaugrand
C’est avec l’installation Le Cœur de Christian Boltanski (2005) que se ferme ce vibrant parcours. Le dispositif – qui tient en une ampoule fixée au plafond – reproduit, en lumière, le battement cardiaque de l’artiste disparu en 2021. Une œuvre d’une justesse bouleversante, le cœur actant la frontière entre vie et trépas. Pour être à l’unisson en tant que visiteur, des séances d’enregistrement sont organisées au musée tout au long de l’exposition, vous permettant de vous associer aux « Archives du cœur », ce projet de Boltanski, réactivé pour la première fois depuis sa mort. Jusqu’au 1er mars 2026, votre cœur a donc rendez-vous à Nantes. Écoutez-le, il bat déjà la chamade.
Du 17 octobre 2025 au 1 mars 2026
Musée Dobrée • 1 Place Jean V • 44000 Nantes
www.musee-dobree.fr
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