Au musée des Arts et Métiers, le fabuleux destin des inventions ratées


« On ne s’attendait pas à un tel succès », sourit Karine Alexandrian, responsable de collection au musée des Arts et Métiers. En France, analyse-t-elle, l’échec interpelle et intéresse, malgré une frilosité tenace à « montrer tous les efforts qu’il y a eu en amont d’une innovation ». Selon elle, s’il y a foule dans les salles (y compris un jour de neige, comme lors de notre visite), c’est parce que cet angle savoureux « fait du bien et décomplexe ». Et qu’il fait rire, aussi, tant certains fiascos semblaient prévisibles. Difficile, en effet, de comprendre pourquoi la marque Bic a décidé de lancer sur le marché des stylos fins et roses pour femmes (en 2011 !), ou comment Colgate a pu imaginer vendre des plats préparés (comme des lasagnes) malgré un nom douloureusement associé à la saveur mentholée du dentifrice.

Mais si toutes les inventions réunies ici ont trébuché, aucune n’a rencontré l’échec pour l’exacte même raison. Le designer Philippe Starck, parrain de l’exposition, prouve que l’autodérision est possible, et ouvre le bal dès la première salle avec sa bouilloire sculpturale « Hot Bertaa » : impossible de l’attraper sans se brûler, à cause de la position mal pensée du manche. Aïe !

Une miniature de la célèbre voiture de « Retour vers le futur » dans les cartons à l’exposition « Flops ?! » au musée des Arts et Métiers, Paris

Une miniature de la célèbre voiture de « Retour vers le futur » dans les cartons à l’exposition « Flops ?! » au musée des Arts et Métiers, Paris, 2025




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© Photo Frédérique Toulet

Non loin, apparaît une petite maquette de la DeLorean, fameuse voiture sportive produite au tout début des années 1980 : si elle doit sa réputation à un film mythique, Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985), son moteur peu performant et ses finitions bâclées ont déçu ses rares utilisateurs, et son nom reste synonyme d’un bide technique et commercial. Quant au célébrissime Titanic, conçu pour être insubmersible, son triste destin témoigne des limites d’une ambition démesurée.

Des inventions dangereuses ou inutiles

L’échec a aussi sa face sombre. Diffusées à la suite des fascinantes découvertes de Marie Curie, les publicités pour les produits de beauté au radium, eau irradiée et poudre au thorium à appliquer sur le visage apparaissent désormais dans toute leur aberration. Pesant un kilo chacune, les grosses fléchettes de jardin Jarts ont tué six personnes et en ont blessé 3 000 autres. Que dire aussi de cette Barbie dont les rollers s’allument comme des briquets, ou de cette serrure qui se resserre sur la main des voleurs et la perce de ses dents acérées ? Quelle que soit l’échelle du projet, il faut, pour les ingénieurs, « prévoir l’imprévisible » ; à Londres, la tour 20 Fenchurch Street a fait scandale à cause du verre réfléchissant de ses façades, qui concentraient les rayons du soleil sur les rues alentour, faisant monter leur température jusqu’à 90 degrés.

Maurice Leyat, Voiture à traction aérienne Hélica

Maurice Leyat, Voiture à traction aérienne Hélica, 1921




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© Musée des Arts et Métiers, Cnam / Photo Michèle Favareille

Il peut s’écouler des siècles entre une première invention et son succès, parfois seulement quelques années.

Cela dit, l’échec a souvent des ressorts moins dramatiques. Certains produits sont tout simplement trop chers, comme cette montre Apple Watch en or vendue 17 000 dollars mais tout aussi soumise à l’obsolescence programmée que les autres. D’autres ne sont pas bien pensés dans leurs usages, comme ces préservatifs à appliquer en spray, qui demandent aux messieurs d’attendre une à deux minutes pour un séchage complet. Quelquefois, les inventeurs sont en avance sur leur temps : en imaginant une machine à calculer avant même d’avoir 20 ans, Blaise Pascal ne répondait à aucun besoin et a dû remiser au placard sa prometteuse « pascaline », tout comme le fardier de Cugnot, né en 1771 et considéré comme le premier véhicule automobile, ne pouvait pas rouler sur les routes de son époque, totalement inadaptées. Il peut s’écouler des siècles entre une première invention et son succès, parfois seulement quelques années. Il arrive aussi que ce soit la publicité qui fasse défaut. Qui aurait envie d’un gel douche Dove si sa réclame est raciste, faisant apparaître une femme noire comme sale, et une femme blanche propre ?

En route pour le succès

Katerina Kamprani, Série « The Uncomfortable »

Katerina Kamprani, Série « The Uncomfortable », 2013




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Bottes en caoutchouc découpées • © Katerine Kamprani

Mais l’échec, poursuit Karine Alexandrian, peut aussi être « l’ingrédient de la réussite ». Parce qu’on apprend de ses erreurs, toujours, mais aussi parce que les efforts investis mèneront à d’autres succès, et c’est ce qui est expliqué dans la troisième partie de l’exposition, à travers une scénographie de laboratoire. L’histoire du projet Aramis est exemplaire : initié en 1970, celui-ci avait pour but de révolutionner les transports en commun et de réduire les embouteillages parisiens, à l’aide de petites cabines de quatre usagers maximum, emmenés exactement à l’endroit où ils le souhaitaient, sans arrêt intermédiaire. Durant 17 ans, ce projet très politique « a englouti des dizaines de millions de francs » et vu défiler les problèmes (y compris une réticence des usagers : les femmes ne voulaient pas monter dans un wagon étroit de quatre personnes), mais les recherches qu’il a engendrées ont nourri d’importantes réflexions sur le transport francilien, et permis le « développement des véhicules automatiques désormais utilisés dans le métro », ajoute Karine Alexandrian.

Le temps compte beaucoup pour le succès d’une invention. C’est valable pour les visioconférences, qui existent sous diverses formes depuis le début du XXe siècle mais ont dû patienter jusqu’à la pandémie de Covid pour s’imposer dans notre quotidien. Comme pour les voitures électriques, dont les premiers essais remontent à plus d’un siècle (il existait même en 1902 un guide Michelin recensant toutes les stations de recharge électrique), mais qui ont dû attendre la crise écologique pour réellement émerger. Cette réflexion offre à l’exposition une passionnante conclusion : quelles inventions d’aujourd’hui rencontreront un véritable succès demain ? Les toilettes sèches s’imposeront-elles dans nos intérieurs ? Et quid des slips chauffants pour homme, nouvelle forme de contraception ?

Un drôle de piano signé Jacques Carelman exposé au musée des Arts et Métiers à l’occasion de « Flops ?! »

Un drôle de piano signé Jacques Carelman exposé au musée des Arts et Métiers à l’occasion de « Flops ?! », 2025




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© Photo Frédérique Toulet

Dans cette réflexion sur les inventions d’hier et d’aujourd’hui, deux artistes offrent enfin au parcours une respiration, une parenthèse de fantaisie. Jacques Carelman (1929–2012), poète et « inventeur d’objets absurdes », multiplie les idées folles, telles qu’une enclume de voyage ou un piano à payer en trois mensualités et coupé en trois. De son côté, la jeune designer grecque Katerina Kamprani imagine des objets inconfortables, comme une détestable marmite dont les deux poignées sont côte à côte (impossible à saisir) ou d’improbables bottes de pluie ouvertes comme des sandales. La preuve par deux que ce dont notre quotidien a finalement le plus besoin, c’est de poésie.

Du 14 octobre 2025 au 17 mai 2026

www.arts-et-metiers.net





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