« En ouvrant en 1966, pour la première fois au monde, une boutique de prêt-à-porter à l’enseigne d’un grand couturier, j’ai conscience d’avoir fait progresser la mode et d’avoir permis aux femmes d’accéder à un univers jusque-là interdit. Comme Chanel, j’ai toujours accepté la copie et je suis très fier que les femmes du monde entier portent des tailleurs-pantalons, des smokings, des cabans. »
C’est ainsi qu’Yves Saint Laurent s’adressait à la presse, le 7 janvier 2002, pour annoncer ses adieux et la fermeture de sa maison de couture. Cette date marquait non seulement une rupture entre les XXe et XXIe siècles, mais elle clôturait aussi une histoire elle-même condensée en une rétrospective au musée des Arts décoratifs, à Paris, « Yves Saint Laurent – 28 années de création » (1986). Après celles du Met de New York (1983) – la première consacrée à un créateur de mode vivant – et du Palais des beaux-arts de Pékin (1985), cette exposition signait le coup d’envoi de deux décennies marquées par l’expansion et la conquête des nouveaux marchés.
La haute couture entrait alors dans le grand royaume de la mondialisation, modélisée par de nouvelles donnes économiques et financières : fusion de Moët Hennessy et Louis Vuitton donnant naissance à LVMH (1987), introduction au second marché de la Bourse de Paris des actions YSL (1989) suivie par la fusion avec Elf-Sanofi (1993). La mode entamait sa révolution, le royaume de l’apparence s’élargissant à celui du divertissement permanent.
Dès lors, de Paris à Milan, de Kering (nouveau propriétaire d’YSL) à Prada, les groupes se sont renforcés, dans l’affirmation d’une nouvelle identité, de nouveaux codes, de cet ADN qui coïncide avec l’utilisation de nouvelles matières inspirées du sportswear. La course va alors s’intensifier et augmenter encore l’écart entre ce qui est montré et ce qui est vendu. Si les boutiques de Comme des Garçons sont alors pleines de costumes et de chemises, c’est sur le podium que s’affirment haut et fort ses partis pris, allant jusqu’à déformer le corps dans un défilé mémorable (printemps-été 1997) où la styliste tournait en dérision l’obsession du corps parfait, siliconé, refusant la soumission des couturiers aux lois de la chirurgie esthétique qui unifie les apparences, les standardise.
Surenchère de tendances tous azimuts
On mesure les changements de paradigme. En 1980, Vivienne Westwood avait placé sur la façade de sa boutique Worlds End, à Londres, une horloge dont les aiguilles tournaient en sens inverse. Dix ans plus tard, le temps s’accélère et les aiguilles ont pris une vitesse incontrôlée. Au cœur de ce marathon, la profusion des propositions déclinées dans la maroquinerie, l’horlogerie, des chaussures venues sigler l’apparence de Dubaï à Tbilissi, d’Anvers à Séoul.

Pour la collection prêt-à-porter printemps-été 1997 de Comme des Garçons, Rei Kawakubo avait imaginé des silhouettes augmentées de formes protubérantes qui déformaient les corps.
© Photo by Guy Marineau / Conde Nast via Getty Images.
La mode, qui correspondait à une ligne, va se pixeliser dans un faisceau de tendances, associant les influences de la rue, du skate, du hip-hop, du basket-ball, de l’art et de la culture populaire.
Bientôt, l’avènement de nouvelles maisons (Christian Lacroix, 1987, Miu Miu, 1993), la relance de belles endormies (Gucci avec Tom Ford en 1994), de nouveaux directeurs artistiques (Hedi Slimane chez Saint Laurent en 1996, John Galliano chez Dior en 1996, Marc Jacobs chez Louis Vuitton en 1997) confirment l’urgence de ses représentations sur le podium mondial. La compétition s’intensifie en même temps que les écarts se creusent entre l’artifice et le réalisme, les « supermodels » et les mannequins au look androgyne. D’un côté, l’opulence et le glamour proposés par des maisons comme Versace, Dolce & Gabbana ; de l’autre, le minimalisme et l’épure qui marquent le triomphe de Jil Sander et, d’une manière plus radicale, celui de Martin Margiela, chantre du néo-paupérisme et de la déconstruction.
De la semelle rouge de Christian Louboutin au double C de Chanel en passant par les jeans troués vendus à prix d’or via Montenapoleone, à Milan, tout devient signe de style. Si certains entrent dans l’arène en la parodiant, en détournant les stéréotypes (comme Viktor & Rolf), d’autres, Azzedine Alaïa en tête, refusent de se soumettre au calendrier et choisissent de défiler hors de l’agenda parisien. Réduites jusque-là aux quatre « Big Four » (Paris, Londres, Milan, New York), les fashion weeks vont se multiplier aux quatre coins du monde – Asie, Amérique latine, Moyen-Orient. On en dénombre près de 200 en 2026. Et la mode, qui correspondait à une ligne, va se pixeliser dans un faisceau de tendances, associant les influences de la rue, du skate, du hip-hop, du basket-ball, de l’art et de la culture populaire.
1986 coïncide avec l’avènement de deux extrêmes (le XL et le XS), celui aussi des sweats à capuche et des vestes ultra brodées, des sneakers et des talons aiguilles. Dans l’adversité, l’Amérique des pionniers (Ralph Lauren, Calvin Klein) et l’Europe des créateurs attentifs à proposer une vision cosmopolite du monde (Romeo Gigli, Dries Van Noten) trouvent en Asie – et en particulier en Chine – autant de rivaux que de débouchés commerciaux. Il faut plaire à la Gen Z coûte que coûte, le nouveau monde n’attend pas.
L’ère des défilés spectacles et d’Instagram
La toute-puissance des marques cache en réalité une fragilité structurelle, et la mode, partagée entre le culte du jeunisme et le goût à outrance des logos, affronte le XXIe siècle en se diluant dans ses propres représentations. Tout est nouveau et tout est caduc dans la seconde, l’assourdissant bruit des flashs cède la place à une armée invisible, un univers où désormais tout le monde est sur scène, tout le monde se photographie, alors qu’Instagram s’impose comme le couturier planétaire des apparences bientôt numérisées.

Une table qui devient jupe : défilé du créateur Hussein Chalayan à Londres, le 16 février 2000 pour sa collection prêt-à-porter automne-hiver 2000–2001.
© Alastair Grant / AP / SIPA.
L’époque est marquée par une surenchère dans les défilés spectacles. Les plus éblouissants relèvent de méga productions imaginées par Karl Lagerfeld (Chanel) au Grand Palais – installation d’un véritable iceberg de 265 tonnes (2010), d’un supermarché du luxe (2014), d’une station spatiale avec vraie fusée prenant son envol (2017), ou reconstitution de la villa Vigie (Roquebrune-Cap-Martin), l’une des nombreuses résidences du grand couturier (2019). L’applaudimètre s’efface sous l’assaut des followers, qui propulsent Jacquemus, issu d’une famille d’agriculteurs provençaux, d’un champ de lavande à l’avenue Montaigne où il ouvre une boutique après avoir organisé son premier défilé homme dans la calanque de Sormiou, près de Marseille (2018).
Au fil des saisons, la mode va revendiquer un parti pris émotionnel lié à des souvenirs, des attachements, des fascinations pour le monde du cinéma. Certains créateurs réussissent à s’imposer à travers des moments qui sont comme des happenings : on pense à Hussein Chalayan et sa robe-table, à l’apparition de Kate Moss en hologramme chez Alexander McQueen (2006), au stepping [danse percussive dans la culture afro-américaine] organisé par Rick Owens (2013), à l’arrivée de Cher au final du défilé Balmain d’Olivier Rousteing (2022), comme à tous les jeux de rôle de Viktor & Rolf (Maggie Rizer en poupée russe avec dix couches de vêtements, 2013).

L’équipe du musée de la Mode, au sein du musée des Arts décoratifs, photographiée par Jean-Marie Périer en décembre 1996.
© Jean- Marie Périer / Photo12.
On comprend aussi que la loi du buzz peut être fatale : le nom de Coperni, qui avait vaporisé une robe blanche sur Bella Haddid en 2022, enfiévrant les réseaux sociaux, figure en 2026, comme celui de Marine Serre, sur la liste des entreprises en redressement judiciaire. Ces quatre décennies, entre 1986 et 2026, marquent aussi l’entrée de la mode dans un monde où la virtualité et la réalité s’opposent, autant que la violence de la fast fashion incarnée par Shein et l’extravagance d’Alessandro Michele chez Gucci. La mode n’est pas tombée sur la tête mais elle la porte, certains mannequins de sa collection automne-hiver 2018–2019 défilant avec la leur sous le bras, réalisée en silicone. Un phénomène qui a donné naissance au Gucci Head Challenge sur les réseaux sociaux (2019).
Bientôt, c’est l’hécatombe. Après Yves Saint Laurent (2008), Azzedine Alaïa (2017), Hubert de Givenchy (2018), Emanuel Ungaro (2019), Kenzo Takada et Pierre Cardin (2020), la grande faucheuse tombe sur Alber Elbaz (2021), qui avait brillamment relancé Lanvin, et sur Paco Rabanne (2023). Virale, la mode s’exprime sur les écrans autant que dans les musées, triomphante au musée des Arts décoratifs avec le carton de l’exposition Dior en 2017 – 700 000 visiteurs, un record –, au Centre Pompidou (« La traversée des apparences », 2024) ou au Louvre (2025).
Offrir des désirs neufs et respecter la planète
Aux maîtres de la coupe, des volumes, du travail autour du corps féminin, succède une autre génération heurtée en plein vol par la pandémie de Covid-19. D’un coup, avec des créateurs comme Victor Weinsanto, Kevin Germanier (chantre du recyclage pop), Charles de Vilmorin (la comète néo-expressionniste), la couleur explose et se déconfine, la fièvre chromatique monte alors que le monde se tait, condamné dans son élan à ralentir. La guerre en Ukraine est aussi l’occasion pour Demna Gvasalia (Balenciaga) de signer des défilés engagés tout en soutenant l’Ukraine à travers une vente caritative de tee-shirts.

En 1985, pour le ballet Défilé de la chorégraphe Régine Chopinot, Jean Paul Gaultier crée un ensemble de costumes étonnants dont cette robecorset intitulée Manque d’air.
Coll. et © Les Arts décoratifs, Paris / Photo Jean Tholance.
L’artisanat retrouve ses lettres d’or, l’âme des gestes vient redonner du sens à un métier en perte de repères. Mais on est loin des combats, comme ceux d’Yves Saint Laurent, qui entraînaient la société tout entière dans des batailles liées à l’émancipation, au refus des interdits, à l’avènement d’une nouvelle garde-robe. « Je me dis que j’ai créé la garde-robe de la femme contemporaine, que j’ai participé à la transformation de mon époque. Je l’ai fait avec des vêtements, ce qui est sûrement moins important que la musique, l’architecture, la peinture, mais quoi qu’il en soit, je l’ai fait », disait-il en 2002.
L’important, désormais, c’est de survivre, tout en assumant le dilemme existentiel : offrir des désirs neufs et respecter la planète, susciter quatre fois par an et plus l’émerveillement et défendre un point de vue qui parle de durabilité… L’avenir appartient à ceux qui, dans le sillage d’Issey Miyake ou Iris van Herpen, unissent poésie et innovation, à tous ceux qui, comme Matthieu Blazy chez Chanel, prouvent que la mode relève d’un défi : faire son métier.
Look ! 40 ans de mode au musée
Du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027
Quoi de commun entre une robe à paniers du XVIIIe siècle et un kimono signé John Galliano, la robe portée par Mireille Darc dans Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972) et une impressionnante somme de dessins, toiles, patrons ? Rétrospective autant qu’immersion, l’exposition du musée des Arts décoratifs célèbre quarante ans d’expositions (80 au total), parmi lesquelles «Moments de mode», «Christian Dior – Couturier du rêve», «Jouer la lumière», «Shocking! Les mondes surréalistes d’Elsa Schiaparelli» ou encore «La mécanique des dessous». Le commissariat général est assuré par Bénédicte Gady, directrice des musées, et le commissariat scientifique par Sophie Lemahieu, en charge des collections de mode contemporaine du musée. Dans la nef, 40 silhouettes se dressent, magistrales, tandis qu’accessoires, échantillons de broderie et croquis, entre autres, invitent à un dialogue entre tradition et création, dans un hommage au savoir-faire. C’est aussi de préservation du patrimoine qu’il est question ici.
Musée des Arts décoratifs • 107, rue de Rivoli • 75001 Paris
madparis.fr
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