Au Louvre, la galerie Farnèse se révèle avec les dessins virtuoses des Carrache


Une fois n’est pas coutume, cette exposition nous fait remonter le temps : elle commence par la postérité de la galerie Farnèse, puis rembobine pour se terminer par les dessins de jeunesse des Carrache. Une façon de gratter le vernis de l’œuvre fastueuse, pour creuser progressivement vers une connaissance plus intime des artistes…

On y découvre donc d’abord de grands cartons à la pierre noire copiant les peintures de la galerie Farnèse. Commandés en 1667 par le roi de France Louis XIV, ces dessins géants réalisés par des artistes français constituent le seul vestige de la réplique peinte de la galerie romaine, réalisée dans la salle du trône du palais des Tuileries à Paris – un témoignage de fascination hors norme qui a brûlé en 1871.

Plongée dans la galerie Farnèse et ses fresques

Place ensuite à l’original : une reconstitution numérique « façon puzzle » à admirer le nez levé, de la voûte de la galerie Farnèse, présentée conjointement avec le plus important ensemble de dessins préparatoires réuni à ce jour, grâce à l’association du Louvre et à des collections royales britanniques. Dispositifs ludiques bienvenus, des QR codes permettent au visiteur de passer aisément des dessins (sur les murs) aux fresques (au plafond) afin de les comparer.

Perfectionniste, Annibale modifie sans cesse son dessin, même au stade du décalque, juste avant de commencer à peindre a fresco.

Considérée comme l’une des œuvres fondatrices du baroque, la galerie Farnèse, décorée par Annibale Carracci (assisté de son frère Agostino entre 1597 et 1600) pour un très jeune commanditaire, le cardinal Odoardo Farnese âgé de 21 ans, combine d’un côté l’influence des maîtres de la Renaissance Raphaël et Michel-Ange, et de l’autre une expressivité nouvelle, plus dynamique, théâtrale et sensuelle. Illusionniste, sa voûte semble s’ouvrir sur un ciel peuplé de figures mythologiques.

L’extase amoureuse du cyclope Polyphème pour la nymphe Galatée ; l’enlèvement du chasseur Céphale par la déesse Aurore ; le rapt d’une femme par un dieu marin… « La galerie représente toutes sortes d’amours, hétérosexuels ou homosexuels, consentis ou forcés, entre dieux ou avec des mortels… », détaille Victor Hundsbuckler, commissaire de l’exposition et conservateur au département des Arts graphiques du musée du Louvre. Empreinte d’« ironie grinçante », elle fourmille aussi de « détails potaches », comme un putto urinant (référence à l’éjaculation), permettant de « décoder » les scènes.

Annibale Carracci, Étude de figure pour l’une des compagnes de Galatée dans « Polyphème et Galatée »

Annibale Carracci, Étude de figure pour l’une des compagnes de Galatée dans « Polyphème et Galatée », c. 1600

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Pierre noire et craie blanche sur papier bleu-gris • 33,9 × 23,2 cm • © Royal Collection Enterprises Limited 2025 | Royal Collection Trust

Au côté du seul carton original survivant de la main d’Annibale Carracci (un dessin monumental à la pierre noire et craie blanche), l’exposition réunit de nombreux dessins plus petits témoignant du processus de création et des changements d’idées des Carrache. Perfectionniste, Annibale modifie sans cesse son dessin, même au stade du décalque, juste avant de commencer à peindre a fresco – sur un enduit frais, « ce qui nécessite de travailler très vite, et donc de savoir exactement ce qui va être représenté ».

Des dessins exceptionnels pleins de références et de fantaisies

Annibale Carracci, Étude pour le satyre assis sur l’angle gauche du cadre de « Polyphème et Galatée »

Annibale Carracci, Étude pour le satyre assis sur l’angle gauche du cadre de « Polyphème et Galatée », c. 1597–1602

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Pierre noire et rehauts de craie blanche sur papier bleu • 37,9 × 23,5 cm • Coll. département des Arts graphiques, musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre / GrandPalaisRmn / Suzanne Nagy / Presse

« Les Carrache sont des peintres merveilleux, mais ce sont surtout des dessinateurs extraordinaires. Les dessins préparatoires à la galerie Farnèse sont considérés comme étant parmi les plus beaux de l’art occidental », souligne le commissaire. Effectivement splendides, ces dessins représentent notamment toute une flopée de personnages qui gravitent autour des scènes principales : des satyres, de petits amours ailés, de jeunes hommes nus inspirés du réalisme anatomique de Michel-Ange, ou encore seize fausses sculptures d’hommes en trompe-l’œil, pour lesquels Annibale a fait poser des modèles vivants, puis façonné des maquettes en terre.

L’exposition se poursuit par l’évocation du choc qu’a constitué pour Annibale la découverte de Rome, où ce natif de Bologne débarque en 1595. Une sculpture antique du dieu Pan, un putto dans une fresque de Raphaël… Aux quatre coins de la ville, crayon à la main, il glane de nombreux motifs dont il va s’inspirer pour la galerie Farnèse. Tentant toujours d’opérer une fusion entre la pierre et la chair, les modèles anciens et l’étude d’après nature, il demande à un jeune homme d’imiter la pose d’une célèbre sculpture grecque, le Torse du Belvédère, et en tire un dessin virtuose.

Place ensuite à la commande qui a servi de galop d’essai à celle de la galerie Farnèse. Pour édifier le richissime orphelin Odoardo Farnese – un cardinal âgé de seulement 18 ans –, son mentor, l’érudit Fulvio Orsini, demande à Annibale de décorer une petite pièce du palais Farnèse destinée à l’étude, le Camerino, avec des peintures représentant les vertus du prince idéal. Un projet qu’illustrent là encore de superbes dessins de sirènes-oiseaux ou de Circé transformant un homme en cochon.

Viennent alors des témoignages de l’humour des Carrache griffonnés à Rome : un paysage où se cache une tête de chat géant, des cadavres exquis coquins, et des visages croqués dans la rue, qui les placent parmi les inventeurs de la caricature. La (très belle) dernière salle achève de remonter le temps en rassemblant des dessins des deux frères (et de leur cousin Ludovico) réalisés à Bologne avant leur arrivée à Rome.

Un artiste humble mort d’épuisement après le chantier

Annibale Carracci, Étude de nu, d’après le modèle vivant posant à l’imitation du « Torse du Belvédère », réutilisée pour l’atlante à droite de « Jupiter et Junon »

Annibale Carracci, Étude de nu, d’après le modèle vivant posant à l’imitation du « Torse du Belvédère », réutilisée pour l’atlante à droite de « Jupiter et Junon », c. 1598–1600

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Pierre noire et craie blanche sur papier bleu • 32,1 × 23,1 cm • © Royal Collection Enterprises Limited 2025 | Royal Collection Trust

Issu d’une famille très modeste, Annibale s’intéresse aux plus démunis, figurant notamment à la sanguine, avec beaucoup de respect et d’humanité, un jeune homme bossu à l’expression craintive, ou un modèle remettant sa chaussette rapiécée. Dédaignant l’argent, il laisse tous ses gains à disposition de son équipe dans son atelier. À Rome, il se mettra en colère en voyant son frère jouer au courtisan snob et richement vêtu. « Souviens-toi que tu es le fils d’un tailleur », lui lance-t-il. Ce qui ne l’empêchera pas, après la mort d’Agostino en 1602, de sombrer dans la dépression, car les deux hommes étaient très proches.

Cette mélancolie d’Annibale s’accentuera avec l’épuisement physique et moral qui suivra son achèvement de la galerie Farnèse (notamment en raison du manque de reconnaissance de la part du commanditaire) et jouera sans doute un rôle dans sa mort en 1609, juste après la fin du chantier. Un parcours émouvant qui dévoile, des dessins à l’humain, combien les coulisses des peintures célèbres peuvent parfois être encore plus passionnantes que les œuvres finies.

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Dessins des Carrache. La fabrique de la Galerie Farnèse

Du 5 novembre 2025 au 2 février 2026

presse.louvre.fr





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