Au Havre, les photos prises au début de l’impressionnisme se dévoilent


Si le thème de l’exposition est original, le contenu n’en est pas moins exceptionnel : 19 daguerréotypes (procédé ancien qui fixe l’image sur une plaque de cuivre enduite d’une émulsion d’argent) sont présentés, dont quatre réalisés par l’historien de l’art John Ruskin visibles pour la première fois en France, sans oublier les prêts de tableaux impressionnistes. En somme, l’exposition nous fait revivre l’extraordinaire émulation créative de la deuxième moitié du XIXe siècle, depuis les premières techniques photographiques qui génèrent des images bluffantes de netteté, aux formats et nuances de gris bien variés.

« Deux artistes […] ont trouvé le secret de saisir sur la jetée tous les navires au passage et de les reproduire en une seconde avec une vérité, une animation maritime qui feraient le désespoir du crayon le plus habile », écrit Joseph Morlent, dans la Revue du Havre en août 1851 pour désigner les daguerréotypes instantanés des frères Macaire. Ceux-ci s’acharnent alors depuis une dizaine d’années à réduire le temps de pose de plusieurs minutes à quelques secondes. Défi relevé sur la jetée nord du Havre, où ils capturent en un éclair un voilier quittant le port, observé par une foule d’hommes intrigués. On ne peut qu’imaginer la stupéfaction du public à découvrir ces images prises sur le vif, et l’angoisse, peut-être, que cette nouvelle discipline ne prenne le pas sur la peinture.

En peinture comme en photo, l’impression d’un paysage

Alors que la touche rapide s’éloigne de la précision photographique, on y retrouve la même sensation vibrante du paysage.

Il n’en est rien. Tous ces artistes – impressionnistes ou photographes –, fascinés par la Normandie, semblent partager la même intention : immortaliser ses pittoresques campagnes, ses côtes sauvages, ses plages fréquentées, ses ciels capricieux comme les a tant de fois peints le maître de Monet, Eugène Boudin, dont le musée conserve une flopée d’œuvres. C’est en 1856 et 1857 que Gustave Le Gray, célèbre pour avoir inventé divers procédés (le « papier ciré sec » qui consiste à enduire le papier sensible de cire d’abeille, mais aussi le négatif sur verre au collodion humide) y capture ses plus belles marines. Il n’hésite pas aussi à truquer ses tirages en combinant deux négatifs : l’un pour le ciel, l’autre pour la mer !

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Edouard Manet, Bateaux en mer, soleil couchant

Edouard Manet, Bateaux en mer, soleil couchant, vers 1868

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© MuMa Le Havre / David Fogel

Son image d’un voilier au clair de lune s’expose d’ailleurs au côté d’un tableau d’Édouard Manet – un coucher de soleil qui se devine entre les voiliers. Alors que la touche rapide s’éloigne de la précision photographique, on y retrouve la même sensation vibrante du paysage. C’est là tout l’intérêt de cette exposition : rapprocher deux pratiques à première vue dissemblables.

Autre surprise : la cathédrale de Rouen, rendue iconique par la série de Claude Monet, s’expose aussi en photo grâce aux frères Bisson qui, en 1858, parviennent à saisir l’immense façade dans ses moindres détails (le cliché surprend encore les experts). Après des décennies de destruction et de négligence du patrimoine, les photographes inventorient enfin les monuments sur commande de Prosper Mérimée et de la Commission des monuments historiques.

Capter le mouvement, immortaliser les grandes transformations

Ils parviennent aussi à cadrer les foules, les vagues déferlant sur les falaises, l’effervescence des ports et leurs chantiers, en prenant de la hauteur. C’est non seulement le mouvement qu’ils cherchent à restituer, mais aussi les progrès d’une France en pleine industrialisation : alors que Claude Monet réalise sa série de la gare Saint-Lazare avec l’arrivée des chemins de fer, Jules Camus photographie une locomotive à Évreux et Charles Gombert, les travaux d’agrandissement du port et du bassin Bérigny à Fécamp. Une nouvelle esthétique se dessine à base de vapeurs, de grues et de wagons traversant les campagnes. La marche du monde s’accélère…

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Jules Camus, Locomotive du chemin de fer de l’ouest

Jules Camus, Locomotive du chemin de fer de l’ouest, 1864

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© Archives départementales de l’Eure

Bientôt, la photographie se démocratise : des plaques au gélatino-bromure se vendent prêtes à l’emploi, et après 1878, des films souples sans aucun besoin de préparation. On se réunit alors en clubs et sociétés pour partager des conseils, des travaux, emprunter du matériel. C’est la frénésie. L’exposition se conclut ainsi sur le photo-club du Havre qui, en 1891, compte 267 membres dont 39 femmes, passionnés par ces avancées. Quatre ans plus tard, les frères Auguste et Louis Lumière déposeront le brevet du Cinématographe, marquant le début d’une toute nouvelle aventure : l’image animée. Décidément, rien n’arrête le progrès, surtout lorsqu’il se place au service de l’art !

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Photographier en Normandie – 1840-1890, Un dialogue pionnier entre les arts

Du 25 mai 2024 au 22 septembre 2024



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