Au Carré d’art de Nîmes, la peinture punk et subversive de Tursic & Mille


Il faut les voir, la voix basse, raconter leur art avec des mots choisis. Ida Tursic et Wilfried Mille (tous deux nés en 1974) sont aussi discrets que leur peinture est tonitruante, punk, subversive, sensuelle, excessive, grimaçante. Tous deux y travaillent depuis les années 1990 ; ils ont ignoré dans leurs jeunes années la défiance du monde de l’art vis-à-vis de cette pratique soi-disant démodée, pour mieux cultiver l’esprit critique d’un art figuratif surgissant dans un monde déjà sursaturé d’images.

Le miroir qu’ils lui tendent est aussi féroce que jouissif, puisqu’ils puisent leurs motifs dans la presse, sur Internet, dans l’histoire de l’art et dans toutes sortes d’archives bien trouvées, les reproduisant soigneusement mais les perturbant de taches de peinture et d’insolites détails.

Ida Tursic et Wilfried Mille dans leur atelier

Ida Tursic et Wilfried Mille dans leur atelier

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Leur rétrospective au Carré d’art de Nîmes commence avec un autoportrait d’Ida Tursic, réalisé alors qu’ils étaient encore étudiants à l’École nationale supérieure d’art de Dijon – après quoi ils ne se sont plus jamais quittés. Sur une toile blanche, une auto dessinée comme le ferait un enfant, un porc parfaitement exécuté et un simple trait forment un rébus (auto-porc-trait) qui donnent tout de suite le ton : dans leur art, il y aura de l’humour, un plaisir virtuose à explorer diverses façons de peindre, une fascination pure pour la matière et un savant mélange d’inspirations iconographiques.

Regard critique sur les images

Cette œuvre, la plus ancienne du parcours, fait face à une série de plaques d’imprimerie, qui ont servi à éditer leur catalogue précédent et que le duo a utilisées comme palettes improvisées. Plus loin, ils consacrent une salle entière à d’autres supports-palettes, et montrent aussi la table sur laquelle s’accumulent, au fil des jours et des mois, des monticules colorés de pigments englués. Ici, les artistes font œuvre de la matière même de la peinture, travaillée au quotidien. Ces palettes et cette table n’étaient initialement pas destinées à être montrées, précise Wilfried Mille, mais les premières leur sont finalement apparues comme « de petits tableaux involontaires », et la seconde comme le concentré de « plusieurs années, plusieurs tableaux ratés ».

« Salle noire » de l’exposition « Tursic & Mille. Dissonances à géométries variables » au Carré d’art de Nîmes

« Salle noire » de l’exposition « Tursic & Mille. Dissonances à géométries variables » au Carré d’art de Nîmes

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« Il est intéressant que la peinture apporte de la profondeur, que l’on puisse y voir plusieurs choses à la fois, de différentes manières. »

Ida Tursic

Les autres salles sont organisées par thème. Le parcours débute avec le « bonheur » et se clôture sur la « mélancolie », formant une sorte de boucle sur lui-même, sur les sentiments qui traversent une vie – ou un simulacre de vie. Car la salle du « bonheur » aligne des sourires issus d’insipides publicités pour le tabac et l’alcool diffusées dans les années 1950 aux États-Unis. « L’image est gorgée d’idéologie », souligne Wilfried Mille, et il s’agit de « jouer avec » mais aussi de la « désactiver » en la reproduisant, en la grossissant et la ridiculisant, en mettant en évidence la pauvreté de son message. Ida Tursic complète : « Dans ce type d’images, faites pour nous plaire, il est intéressant que la peinture apporte de la profondeur, que l’on puisse y voir plusieurs choses à la fois, de différentes manières ».

Tursic & Mille, Chronophage

Tursic & Mille, Chronophage, 2026

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Huile et feuille d’or sur bois • 37 × 32 × 5,5 cm • © courtesy of Ida Tursic & Wilfried Mille

Chaque œuvre opère ainsi des allers-retours entre les époques, entre les archives et leur relecture, mais aussi entre les différents plans de l’image : on regardera d’abord un couple soigneusement peint qui s’enlace, puis les arabesques ajoutées à la va-vite autour de leurs deux visages tel un gribouillis moqueur, puis les petits oiseaux délicats qui se sont posés sur ces arabesques comme sur des branches, puis les coulures un peu sales de la peinture qui dégouline…

Un art de l’association surprenante

On comprendra que les deux artistes se complètent constamment l’un l’autre : dans leur atelier de Mazamet, dans le Tarn – après Dijon, ils ne sont pas passés par Paris, fait rare dans une carrière artistique française aujourd’hui –, Ida Tursic et Wilfried Mille travaillent chacun à un étage différent, et se renvoient les peintures à l’aide d’un monte-charge pour que chacun y ajoute sa touche.

C’est comme ça que naît l’insolite détail d’un canard de bain jaune ajouté dans la main d’une dame, d’un petit chat apposé comme un émoji ou un autocollant sur un vaste paysage d’un rose toxique, ou encore d’un cœur bien maladroit adjoint à la silhouette d’un gentilhomme venu d’une peinture médiévale. Cet art de l’association façon cadavre exquis va de pair avec des images-sources souvent très surprenantes : difficile de croire que ce concours de beauté en maillot de bain, où toutes les femmes ont le visage dissimulé derrière un sac en papier, a bel et bien existé, et pourtant il s’agit bien d’une archive authentique (les mannequins devaient mettre en valeur leurs jambes, et ne pas distraire l’attention des juges avec leur sourire…).

Tursic & Mille, Jeune fille pleurant son canard

Tursic & Mille, Jeune fille pleurant son canard, 2019

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Huile et feuille d’or sur bois • 56 × 55 × 3 cm • © courtesy of Ida Tursic & Wilfried Mille

Ainsi, Tursic & Mille parlent du monde et de ses aberrations, instaurent avec leur art une distance salvatrice à l’égard de ses pires manipulations. Mais ils gardent aussi l’œil ouvert sur la beauté, surtout sur ses surgissements impromptus. Comme lorsqu’ils reproduisent une photographie de mauvaises herbes illuminées par les phares de leur voiture, devant leur atelier. « Ces peintures sont de petits bijoux, s’enthousiasme la commissaire de l’exposition, Hélène Audiffren, comme des peintures flamandes. »

C’est peut-être ce que l’on retiendra du duo : au-delà de l’ironie, au-delà même de la réflexion conceptuelle de leur art, c’est la violente, étrange et perturbante beauté de leurs compositions qui reste accrochée à la rétine, comme cet ultime coucher de soleil rougeoyant, parfaitement rythmé par une constellation de taches vertes façon dripping

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Tursic & Mille – Dissonances à géométries variables

Du 25 avril 2026 au 11 octobre 2026

carreartmusee.com





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