Installé depuis un peu moins de 10 années dans la Marne, Alexis Leherle est agriculteur pour « être un chef d’entreprise libre de faire ses propres choix et d’investir pour la développer », pas pour être limité sur les moyens de production par des normes en tout genre, sources d’une concurrence déloyale au niveau mondial et au sein même de l’UE. La betterave, culture majeure pour l’exploitation, en est la parfaite illustration.
« En 2020, j’ai perdu 50 % de mes betteraves à cause de la jaunisse et 50 % du chiffre d’affaires de cette culture, essentielle sur la structure. Un choc psychologique violent et un trou financier énorme avec un résultat négatif dès ma première année d’activité à temps plein sur la totalité de l’exploitation », témoigne Alexis Leherle, alors installé sur la ferme de ses parents en double activité depuis seulement deux ans, et quelques mois après avoir repris celle de ses beaux-parents avec son épouse, dans le sud-ouest de la Marne.
La rentabilité de la betterave en question alors qu’il y a 20 ans,
cette culture était l’une des plus rentables.
Selon les années et les zones, avec la pression du puceron et sans solution de protection phytosanitaire efficace, « c’est la roulette russe », image-t-il. « On ne peut pas gérer une entreprise de cette manière, déjà qu’on ne peut pas prévoir la météo… », poursuit-il. « J’ai voulu être agriculteur pour être chef d’entreprise, pouvoir faire des choix raisonnés pour investir et la développer », appuie leproducteur qui craint que la betterave ne soit plus rentable si les attaques deviennent de plus en plus fortes et régulières. Un paradoxe car il y a 20 ans, cette culture assurait la rentabilité de l’exploitation.
« On nous empêche, par dogmatisme, d’accéder aux moyens de production disponibles »
Heureusement, s’en sont suivies plusieurs années satisfaisantes en céréales. L’an dernier, la maladie a de nouveau sévi : 30 % de pertes encore mais sur une surface moins importante et un seul des deux sites de la ferme. « On nous empêche, par dogmatisme, d’accéder aux moyens de production disponibles pour lutter efficacement, déplore le jeune agriculteur. Les néonicotinoïdes sont un gros sujet en France, devenu totem pour une partie de l’opinion publique, comme le glyphosate. Ailleurs dans le monde, y compris dans l’Union européenne, ce n’est pas un sujet : une quinzaine de pays européens et la moitié de la planète les utilisent légalement. »
Les néonicotinoïdes sont devenus un sujet totem en France
quand une quinzaine de pays européens
et la moitié de la planète les utilisent légalement.
Il évoque la loi Duplomb : « Si elle a été mal accueillie par une certaine partie de la population, c’est qu’il y a eu une grosse incompréhension. Les gens n’en ont pas du tout compris l’objectif et se sont parfois fait instrumentaliser par des partis politiques dont le seul but est de politiser le débat. » Face à la « concurrence déloyale » dont il vient de parler, l’adoption la semaine dernière à l’Assemblée nationale et au Sénat du projet de loi d’urgence agricole est « un premier pas même s’il a fallu attendre trois ans pour une loi dite « d’urgence » : pendant ce temps, des exploitations ont mis la clé sous la porte, d’autres ne trouvent pas de repreneurs même ici en Champagne ».
Alexis Leherle sait de quoi il parle : il a été dix ans conseiller installation pour une association où il côtoyait régulièrement la cellule Réagir, qui aide les agriculteurs en difficulté. Pour en revenir aux NNI, il espère que les traitements de semence par enrobage soient à nouveau autorisés. Il le répète, il est « agriculteur pour être chef d’entreprise, avec une certaine liberté de décision », que l’accumulation de contraintes, réglementaires notamment, et normes en tout genre, bride toujours plus. Il ne nie pas les effets sur les pollinisateurs, « mais ils ne sont pas directs » : les produits sont apportés dans la terre au plus près des plantes et non pulvérisés dans l’air.
En Champagne, un impact sur la filière betteravière
mais aussi luzerne déshydratée.
Il vaudrait mieux, d’après lui, mener des actions pour favoriser la présence des pollinisateurs comme les bandes de luzerne non fauchées dans le cadre du programme régional Apiluz. Il rappelle l’importance de la betterave, sur le plan économique, pour la région Champagne-Ardenne. De même que celle de la filière luzerne déshydratée. Or les usines de déshydratation de luzerne servent aussi au pressage des pulpes de betteraves. « Seront-elles encore rentables si la production betteravière baisse ? », se demande le planteur.
« Changement climatique, maladies… la betterave devient de plus en plus technique »
« Les bonnes années, on peut obtenir d’excellents résultats en betterave », reconnaît-il mais il prévient les jeunes producteurs : « cette culture est exigeante et très technique » au niveau du semis, de la gestion des mauvaises herbes et des maladies… « Il ne suffit pas de conduire un tracteur et manier le semoir et les divers outils », illustre Alexis Leherle. Il prend l’exemple du désherbage : depuis son installation sur la ferme, il pratique le binage au maximum et a investi avec des collègues au sein de la Cuma dans une bineuse performante. Objectif : que la culture soit propre en limitant le recours aux produits phytosanitaires.
Dans les parcelles les plus séchantes,
on pourrait avoir jusqu’à 30 % de pertes de rendement.
Côté maladies, le changement climatique est particulièrement impactant, la sécheresse en particulier comme celle qu’on connaît actuellement qui freine déjà la croissance et diminue la densité du feuillage. « Les conditions sèches actuelles sont, en effet, favorables au charançon Lixus juncii qui pique les feuilles et dont les larves creusent des galeries dans la plante, une porte d’entrée pour le champignon Rhizopus qui contamine le collet de la betterave, ce qui entraîne un pourrissement de la racine », note l’exploitant dont certaines parcelles commencent à être atteintes.

Le niveau de technicité est également ce qui fait l’intérêt du métier d’agriculteur, souligne-t-il, à l’intention des jeunes installés en agriculture en particulier. « Moi, j’aime et je m’implique beaucoup dans cette culture », résume-t-il. L’état de ses champs, lié à la canicule et la sécheresse, le préoccupe. Il est encore tôt pour évaluer avec précision les conséquences mais la baisse de rendement pourrait atteindre 30 % dans les sols les plus séchants. Il espère « rattraper la situation » pour ceux qui disposent d’une meilleure réserve hydrique. Encore faudrait-il qu’il pleuve. « Quoi qu’il en soit, ce ne sera pas une grande année en betterave », conclut-il.

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