De l’Académie Julian au Black Mountain College, en passant par le Bauhaus et l’École de Vitebsk, en cette rentrée des classes, Beaux Arts retrace l’histoire de cinq écoles d’art aussi révolutionnaires que mythiques, dans une série hebdomadaire à découvrir chaque mercredi jusqu’au 7 octobre.
Un lac paisible aux eaux miroitantes dans lesquelles se reflètent des montagnes majestueuses. Une nature enveloppante, changeant au rythme des saisons. Difficile d’imaginer que c’est au cœur de ce paysage de carte postale, en Caroline du Nord, aux États-Unis, que s’est écrite l’une des pages les plus fertiles de l’histoire de l’art moderne et contemporain ! C’est pourtant ici qu’a vu le jour, en pleine Grande Dépression, une école à la pédagogie révolutionnaire, où se sont succédé, comme enseignants ou comme élèves, quelques-uns des plus grands artistes du XXe siècle : le Black Mountain College.
L’histoire de cette institution, aujourd’hui considérée comme l’héritière directe du Bauhaus, commence au printemps 1933, quelques semaines avant la dissolution de la célèbre école allemande par les nazis. Un certain John Andrew Rice, charismatique professeur de lettres classiques américain, est alors renvoyé du Rollins College, en Floride, à la suite d’un conflit avec la direction sur les principes pédagogiques appliqués par l’université, qu’il juge trop rigides.
Apprendre par l’expérience de la vie

Black Mountain College, situé au bord du lac Eden près de Black Mountain, en Caroline du Nord
Courtesy The Western Regional Archives / North Carolina State Archives
Suivi par plusieurs collègues partageant sa vision libertaire de l’enseignement, il décide de fonder sa propre école, où il pourra expérimenter une autre manière d’apprendre. Sur les conseils de Wesley Huss, futur enseignant de l’établissement, Rice trouve son point de chute dans la petite ville de Black Mountain, au pied des montagnes Swannanoa : un bâtiment de style néocolonial, la Blue Ridge Assembly, qui n’est occupé que quelques semaines par an durant l’été par la YMCA locale.
Bien qu’isolé, le cadre est idéal pour développer la pédagogie expérimentale de Rice, fondée sur une communauté autonome où la participation de chacun à la vie quotidienne prolonge l’enseignement. Ici, enseignants et étudiants mettent tous la main à la pâte : partage des repas, travaux de la ferme, entretien des espaces communs et même construction du bâtiment principal du futur campus, où l’école s’installe à partir de 1940. Conçu par l’architecte A. Lawrence Kocher, l’édifice affiche des lignes épurées qui ne sont pas sans rappeler le Bauhaus de Dessau imaginé par Walter Gropius. Ce dernier avait d’ailleurs proposé, avec Marcel Breuer, un projet pour le campus qui ne verra finalement pas le jour.

Un cours d’art se déroule sur une terrasse du Black Mountain College
© Genevieve Naylor/Corbis via Getty
Pour élaborer son projet, John Andrew Rice puise notamment dans la pensée de John Dewey, figure majeure du pragmatisme américain. Chantre du « learning by doing », il considère l’éducation comme indissociable de l’expérience de la vie quotidienne. De fait, chaque activité, y compris celles traditionnellement considérées comme les moins nobles, peut devenir une occasion d’apprendre.
L’enseignement décisif de Josef et Anni Albers
L’école rejette le modèle académique traditionnel au profit d’un apprentissage fondé avant tout sur l’expérimentation et la vie en communauté.
Dans la continuité de cette approche progressiste, la hiérarchie entre professeurs et élèves est elle aussi largement remise en question. Au BMC, les relations sont avant tout informelles, les discussions et les débats naissent spontanément. L’initiative individuelle prime sur la note obtenue à un examen. L’école rejette ainsi le modèle académique traditionnel au profit d’un apprentissage fondé avant tout sur l’expérimentation et la vie en communauté.

Cours d’architecture de Buckminster Fuller, Institut d’été de 1949, Black Mountain College
Courtesy Western Regional Archives / State Archives of North Carolina
Il faut cependant rappeler que le Black Mountain College n’a pas été conçu à l’origine comme une école d’art. L’enseignement qui y est dispensé se veut généraliste et pluridisciplinaire. Les arts y occupent néanmoins très vite une place centrale, notamment grâce à l’arrivée, dès les premiers mois, de deux éminentes figures des avant-gardes européennes : Josef et Anni Albers. Acteurs majeurs du Bauhaus, où Josef dirigeait l’important cours préliminaire (vorkurs) et Anni l’atelier de tissage, devenu l’un des plus prolifiques de l’institution germanique. Le couple d’artistes, menacé par la montée du nazisme, a fui l’Allemagne et répond à l’invitation de Rice.

Bulletin du Black Mountain College, Newsletter VIII n° 1, 1949–1950
Courtesy Black Mountain College Research Project. North Carolina Museum of Art. Western Regional Archives
À la tête du département artistique, Josef Albers transpose outre-Atlantique les principes développés au Bauhaus et conçoit même le fameux logo de l’école. Sa pédagogie repose sur l’observation active, résumée par une formule devenue emblématique : « To open eyes ». Il ne s’agit pas tant d’apprendre à reproduire que d’éduquer le regard, de comprendre les relations entre les formes, leur environnement…
Anni Albers, quant à elle, fonde un nouvel atelier de tissage, dans lequel elle poursuit ses recherches expérimentales autour des fibres naturelles et synthétiques, de la couleur et des structures. On y produit aussi bien des œuvres textiles que des objets utilitaires, brouillant une nouvelle fois la frontière entre art et artisanat, l’un des principes fondateurs du Bauhaus.
Le lieu du premier happening de l’histoire de l’art
La renommée du couple attire bientôt au Black Mountain College, tel un aimant, une nouvelle génération d’artistes américains venus spécifiquement pour se former aux arts plastiques. Robert Rauschenberg, Cy Twombly ou Ruth Asawa… L’effervescence permanente qui agite le BMC, où chacun est invité à improviser, favorise l’émergence de nouvelles formes artistiques.
C’est dans ce contexte qu’a lieu, en 1952, ce qui est souvent considéré comme le premier happening de l’histoire de l’art contemporain : Theater Piece No. 1, imaginé par John Cage et auquel prennent aussi part Merce Cunningham, Robert Rauschenberg et d’autres artistes et étudiants du Black Mountain College. Musique, danse, poésie, peinture et performance s’y mêlent dans une forme ouverte, sans hiérarchie entre les disciplines.

Anni Albers pratiquant le tissage aux cartes au Black Mountain College
Courtesy Western Regional Archives / State Archives of North Carolina
L’utopie finit pourtant par s’essouffler. Après le départ des Albers en 1949, les inscriptions diminuent et les difficultés financières s’accumulent. À cela s’ajoutent des conflits internes qui fragilisent encore l’établissement. Criblé de dettes, le Black Mountain College ferme définitivement ses portes en 1957, après 24 années d’existence.
Sa disparition n’a cependant rien entaché de son influence fondamentale, tant cette école mythique a, malgré sa brève existence, contribué à la formation d’artistes qui ont profondément transformé l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Non loin du lac Eden, à Asheville, le Black Mountain College + Arts Center préserve aujourd’hui précieusement cet héritage tout en poursuivant le dialogue avec les nouvelles générations de créateurs.
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