« Nous ouvrons l’ailleurs. » C’est par cette formule sentencieuse un brin malicieuse que l’astrophysicien Gérard Azoulay, à la tête de l’Observatoire de l’espace, le laboratoire culturel du Centre national d’études spatiales (CNES), résume le programme de résidences artistiques qu’il a lancé en 2006. Une expérience pour le moins atypique puisqu’il s’agit d’envoyer les artistes dans l’espace afin d’y créer une œuvre en apesanteur – ou impesanteur, c’est-à-dire libérée de la gravité qui nous cloue au sol.
« Il s’agit de projets qui ne pourraient donc pas être réalisés sur terre, insiste Gérard Azoulay. Les œuvres extra-terrestres sont une forme de création subversive destinée à explorer de nouveaux champs de l’histoire de l’art. Nous proposons aux artistes de détourner leur pratique dans un protocole avec le milieu spatial, ce qui implique un engagement total du corps avec un changement très fort des conditions physiques, l’impesanteur, la pression atmosphérique, une autre luminosité. »
Des vols restituant l’apesanteur
L’Airbus A310 Zero G restitue l’état de flottement de l’apesanteur en effectuant un vol parabolique durant lequel, au summum de sa montée, il coupe les gaz durant vingt-deux secondes.
Concrètement, l’artiste embarque à bord de l’Airbus A310 Zero G. Cet avion de Novespace, filiale du CNES, restitue l’état de flottement de l’apesanteur en effectuant un vol parabolique durant lequel, au summum de sa montée, il coupe les gaz durant vingt-deux secondes, opération répétée jusqu’à 30 fois. C’est durant ce laps de temps que l’œuvre prend forme. L’expérience est physiquement très éprouvante et exige une préparation rigoureuse. Renaud Auguste-Dormeuil, le premier plasticien à s’y être aventuré, en 2022, s’en souvient bien, lui qui a vécu des sensations extrêmes pour son installation vidéo Dansez maintenant.

Victoire Thierrée, Caillou, 2024
Sculpture en acier • 25 × 21 × 44 cm • Coll. et © Observatoire de l’Espace / CNES / Photo A. Mole.
Dans cette ronde d’images prises par cinq téléphones portables qui se filmaient les uns les autres pendant le vol, on aperçoit parfois l’artiste à l’arrière-plan, terrassé par les effets de l’apesanteur. Pour l’œuvre finale, les multiples points de vue des portables ont été restitués dans cinq films diffusés simultanément dans un petit espace circulaire fermé d’environ quatre mètres carrés (correspondant aux dimensions de la zone de l’avion où a eu lieu la captation).
D’autres artistes ont préféré s’éloigner de l’expérience vécue pour n’en retenir que la sensation dans des propositions plus abstraites. À l’instar de Stéphane Thidet dont la vidéo Détachement (2024) montre des cordes se mouvoir au rythme d’un étrange tempo sur un fond noir abyssal dont on ignore la nature. Stéphanie Solinas, elle, est revenue au geste créatif premier du dessin. Durant les périodes d’apesanteur, elle a réalisé sur une grande feuille de papier une spirale, sorte de vortex stylisé dont elle a tiré, une fois redescendue, une gravure sur marbre. Les sillons, que l’on peut effleurer du bout des doigts, traduisent la sensation « d’absence de soi » alors vécue. Au milieu, le trait s’interrompt brutalement, comme si la pointe du crayon avait été happée de façon soudaine, incitant chacun à poursuivre sa mystérieuse itinérance selon sa propre sensibilité.
Objets déformés et corps en flottement
Toutes ces œuvres sont actuellement présentées au sein du parcours que l’Espace de l’art concret (EAC), à Mouans- Sartoux (Alpes-Maritimes), consacre à la collection de l’Observatoire de l’espace. Parmi les pièces intrigantes réunies, cet énigmatique Caillou signé Victoire Thierrée, sculpture inspirée par le polyèdre [forme solide composée de plusieurs faces] visible à l’arrière-plan d’une gravure d’Albrecht Dürer, Melencolia I (1514). L’œuvre a été créée grâce à un autre moyen que l’Observatoire de l’espace met à disposition des artistes : un ballon stratosphérique léger qui embarque non pas des personnes mais des objets destinés à être transformés par l’augmentation de la pression atmosphérique sur la matière.
C’est ainsi qu’en 2024 les plaques d’acier de moins d’un millimètre d’épaisseur composant le Caillou ont embarqué à bord d’un ballon léger dilatable envoyé à 30 kilomètres d’altitude pour un vol de deux heures, avant de revenir déformées par la compression subie. Entre menhir du futur, kryptonite imaginaire, pièce d’arte povera en terre inconnue ou proposition abstraite moderniste, la forme définitive ouvre les portes d’un imaginaire illimité.

Stéphane Thidet pendant la réalisation de détachement, 2024
© Novespace / CNES / Stéphane Thidet.
« Ce qui m’a intéressée dans ce corpus extra-terrestre, c’était moins la façon dont les artistes jouent avec un univers fantasmé que d’expérimenter la matière et la perception du corps. »
Fabienne Grasser-Fulchéri
Elle dialogue à merveille avec les sculptures de Smith présentées un peu plus loin, corps en flottement arrachés du sol malgré eux pour former une étrange chorégraphie au titre évocateur, Anagogê, terme issu du grec ancien signifiant « l’élévation de l’âme ». Lors de son vol à bord de l’Airbus Zero G, Smith a réalisé des captations vidéo en caméra thermique des mouvements de son corps qu’il a ensuite traduites dans une série d’autoportraits par impression 3D pour obtenir une statuaire d’un blanc brillant en plastique recyclé.
« Smith a fait de son expérience de l’impesanteur une quête plastique et sensible vers un abandon de soi d’une absolue poésie », s’enthousiasme Fabienne Grasser-Fulchéri, aux manettes de l’EAC. « Ce qui m’a intéressée dans ce corpus extra-terrestre, c’était moins la façon dont les artistes jouent avec un univers fantasmé que d’expérimenter la matière et la perception du corps. » « La matérialité est une notion importante de l’art extra-terrestre, confirme Gérard Azoulay. Les artistes travaillent en lien étroit avec des ingénieurs tout au long de leur projet. »

Jeanne Morel en pleine improvisation chorégraphique dans l’Airbus A310 Zero G
L’art extra-terrestre a atteint son paroxysme en 2017 avec la participation de Thomas Pesquet, la star des spationautes français, qui a produit la première œuvre à bord de l’ISS, la station spatiale internationale, en orbite à 400 kilomètres au-dessus de la Terre, où se préparent les grandes explorations du futur. Durant sa mission, Thomas Pesquet a réalisé Télescope intérieur selon le protocole envisagé par l’artiste Eduardo Kac.
La création à bord de l’ISS
Un moment surréaliste immortalisé dans un film où l’on voit Pesquet découper méticuleusement la lettre M dans une feuille de papier à l’aide d’une paire de ciseaux flottant dans l’air comme par magie. Il y insère une autre feuille roulée en cylindre pour former un O, comme lui avait montré Kac lors des répétitions. Une sorte de « jeu de MO » évoquant la magie de l’enfance, où une simple feuille de papier se transforme en planeur capable d’accomplir des figures acrobatiques.
Mais attention, le Télescope intérieur de Kac et Pesquet pourrait bien se faire voler la vedette par le nouveau projet de Stéphane Thidet, Oscar. Depuis 2020, l’artiste élabore avec le CNES la première œuvre musicale créée en symbiose avec l’espace. Envoyé fin 2024 à bord d’une plateforme de l’ISS, installé en extérieur durant une année, ce logiciel compositeur associé à des dispositifs mécaniques va capter les sons, les vibrations et les variations de lumière et de température afin d’écrire une partition pour piano et synthétiseur analogique à son retour sur Terre.

Smith, Anagogé (détail), 2024
Sculpture • 30 × 20 × 40 cm. • Coll. Observatoir de l’Espace du CNES, dépôt aux Abattoirs, Musée -Frac Occitanie Toulouse / © Photo CNES / H. Piraud.
« Nous avons fabriqué une lutherie spatiale, un objet qui va réagir mécaniquement à différents facteurs qui l’actionneront en temps réel. Quand nous le récupérerons, il aura enregistré durant un an toutes les variations de paramètres choisis en amont et sera en mesure de transmettre ces données à un oscillateur pour produire un son », expliquait Stéphane Thidet lors de la présentation de cette petite merveille artistico-technologique qu’il compare à un alien autonome et solitaire dans une boîte noire, sans interaction avec les personnes qui travaillent à bord de l’ISS ni avec la Terre. La sortie de la partition sous plusieurs versions est prévue pour l’automne 2026…
Bientôt un centre d’art en orbite
Autres projets lancés cette année : un cadran solaire d’un espace-temps improbable par Benoît Pype lors de son vol en mars à bord de l’Airbus Zero G, et un nouveau lâcher de ballon dilatable à 30 kilomètres d’altitude par Léo Fourdrinier. Ce dernier, à la manière de Duchamp avec son flacon Air de Paris, va prélever de l’air extra-terrestre dans une capsule de CO2 adoptant la forme d’un siphon à chantilly pour réaliser une œuvre grinçante sur les dangers des systèmes d’exploitation de l’espace et la fragilité de la stratosphère.
Sans oublier le travail sur les archives du CNES proposé à des créateurs tel que Grégory Chatonsky qui, en ayant recours à l’IA générative, va créer un centre d’art en orbite, dépositaire de la mémoire terrestre, dans une installation immersive en constante évolution.

Eduardo Kac, Téléscope intérieur, 2017
Capture vidéo • 12 min • Coll. et © Observatoire de l’Espace du CNES / ESA / NASA / CNES/Thomas Pesquet / Eduardo Kac.
Loin de la vaste entreprise de conquête de l’espace liée aux obsessions de gloire nationale, aux visions mercantiles des grandes puissances et à la folie de milliardaires américains espérant coloniser la Lune avant Mars, les envolées oniriques du CNES s’inscrivent plutôt dans les pas, bleus comme un songe, d’un Yves Klein qui déclarait en 1961 : « Ni les missiles, ni les fusées, ni les spoutniks ne feront de l’homme le ‘conquistador’ de l’espace. […] L’homme ne parviendra à prendre possession de l’espace qu’à travers les forces terrifiantes, quoiqu’empreintes de paix, de la sensibilité. Il ne pourra vraiment conquérir l’espace – ce qui est certainement son plus cher désir – qu’après avoir réalisé l’imprégnation de l’espace par sa propre sensibilité. »
L’art extra-terrestre au XXIe siècle
Du 24 février 2026 au 3 mai 2026
Espace de l’Art concret • Rue du Château • 06370 Mouans-Sartoux
www.espacedelartconcret.fr
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