À contre-courant : nul mot ne saurait mieux définir l’œuvre d’Odette Pauvert (1903–1966). Tandis que ses contemporains s’élançaient dans une course effrénée vers la modernité, cette peintre singulière a délibérément choisi de rester en retrait des canons esthétiques de son époque. À rebours des avant-gardes de la première moitié du XXe siècle, elle a en effet revendiqué avec ferveur son attachement aux maîtres italiens du Quattrocento, avec une ambition (et non des moindres) : renouer avec la grandeur du primitivisme pour s’attaquer, à son tour, aux grands décors.
Bien sûr, son nom ne vous dira sans doute rien, et c’est normal. Comme tant d’autres artistes femmes avant et après elle, Odette Pauvert est tout bonnement « tombée dans l’oubli ». Une destinée injuste pour celle qui fut pourtant auréolée du Grand Prix de Rome en 1925, devenant ainsi la première femme peintre à décrocher la prestigieuse récompense (Lucienne Heuvelmans, sculptrice, l’avait quant à elle remportée en 1911). C’était sans compter La Piscine de Roubaix qui, à l’occasion de sa saison dédiée aux Années folles (en écho aux célébrations du centenaire de l’Art déco), ravive la mémoire de cette artiste étonnante.

Odette Pauvert, Autoportrait au bonnet napolitain, 1926
Collection particulière • © Photo Thibaut Gemignani
La destinée d’Odette Pauvert semblait toute tracée : l’artiste est en effet née en 1903 dans l’atelier de ses parents à Montparnasse. Chez les Pauvert, l’art est avant tout une histoire de famille. Le père, Henri Pauvert, est portraitiste et copiste. Sa mère, Louise Pauvert, s’illustre quant à elle dans l’art de la miniature sur ivoire, particulièrement apprécié par une clientèle bourgeoise, ce qui permet de garantir des revenus fixes au foyer. Celle-ci transmet à ses filles – Marguerite, la sœur aînée d’Odette, est aussi artiste – sa précieuse technique à laquelle elles auront recours toute leur vie.
Du mysticisme breton aux figures du Quattrocento romain

Odette Pauvert, La légende de Saint Ronan, 1925
Huile sur toile • 201 × 151 cm • Coll. école nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA), Paris • © Beaux-Arts de Paris/ GrandPalaisRmn / Presse
Sur la presqu’île de Quiberon, où les Pauvert possèdent une maison de villégiature – la bien nommée « La Palette » –, la jeune Odette s’essaie à la peinture de plein air. Les paysages de ce lambeau de terre battu par les vents et fertile de récits légendaires lui inspirent des compositions empreintes de mysticisme baignées d’une douce lumière de clair de lune. Comme le Nabis Maurice Denis ou Paul Gauguin, elle exalte une vision archaïque de la Bretagne. Dans un ambitieux tableau de jeunesse, Invocation à Notre-Dame-des-Flots, une Vierge à l’Enfant surgit ainsi de l’écume dans la baie des Trépassés pour consoler les veuves de marins disparus.
Aux Beaux-Arts de Paris, Odette Pauvert parfait ensuite sa formation académique. Elle excelle dans la représentation du nu, genre longtemps interdit aux femmes (qui par ailleurs n’ont été autorisées à étudier dans la prestigieuse école qu’à partir de 1897). En témoigne La Légende de saint Ronan (1925), portrait en pied d’un ermite breton accusé à tort de meurtre et implorant le Ciel pour ne pas finir dévoré par ses chiens, qui vaut donc à l’artiste de remporter le prix de Rome à 22 ans. Un succès qui allait bientôt radicalement transformer sa peinture.
Pensionnaire à la Villa Médicis, Académie de France à Rome, Odette Pauvert marche dans les pas des plus grands peintres de l’histoire de l’art. Au contact des maîtres anciens du Quattrocento, l’artiste a une épiphanie. Elle se tourne alors vers un style déconcertant de réalisme, au regard de ses débuts marqués par une touche beaucoup plus vive.

Odette Pauvert, Ma famille en Italie, 1928
Huile sur toile • 66,5 × 100 cm • Coll. particulière • © Photo Alain Leprince
Inspirée par les fresques des églises et des palais de la Ville éternelle, son travail s’articule autour du portrait et du paysage : les figures et leur environnement semblent se fondre sur un même plan. Pauvert délaisse les tons sombres de sa palette d’étudiante aux Beaux-Arts et son trait s’affine. Une ligne claire souligne les silhouettes et les traits des visages des personnages, qui sont le plus souvent représentés de face ou de profil, figés dans des attitudes évoquant les primitifs italiens, Benozzo Gozzoli, Giotto et Piero della Francesca en tête.
Un regard surprenant sur les Années folles
L’influence de ces derniers ne la quitte pas lorsqu’elle revient à Paris et s’installe dans son propre atelier de la Cité des fusains. L’artiste retranscrit alors l’air du temps dans de saisissants portraits – la mutation du paysage urbain avec Paris 1932 ou encore la scène artistique des années 1930. En 1931, elle immortalise ainsi Habib Benglia, l’un des premiers danseurs et comédiens noirs à remplir les salles des théâtres parisiens en jouant Shakespeare et Molière.

Odette Pauvert, Habib Benglia, 1931
Huile sur toile • 55,3 × 43,2 cm • Coll. particulière • © Photo Alain Leprince
« Vous voyez, mes ambitions sont vastes ! »
Pauvert, qui n’a pas délaissé son goût pour le décor, décide de rendre hommage aux origines de ce fils de caravanier du Soudan français (actuel Mali) en associant son visage à des masques africains. Leur beauté, alliée à la fierté du modèle qui soutient le regard du spectateur, contraste fortement avec le climat raciste de l’époque – au même moment, l’Exposition coloniale attirait huit millions de visiteurs.
Fresquiste avant tout

Odette Pauvert, Paris 1932 (Yvonne Pesme), 1932
Huile sur toile • 115 × 48 cm • Coll. particulière • © Photo Alain Leprince
La critique n’est malheureusement pas au rendez-vous et ne comprend pas cette artiste dont elle juge le travail « étrange », sinon « archaïque ». Odette Pauvert n’abandonne pas pour autant ses rêves d’Italie : « Mon ambition est de me consacrer aux grandes décorations murales, à la fresque, qui m’intéresse plus que tout. […] Vous voyez, mes ambitions sont vastes ! », affirme celle qui se considère avant tout comme une « fresquiste ».
Entre 1932 et 1933, elle prend part à la réalisation du décor de l’église du Saint-Esprit, dans le 12e arrondissement de Paris. « On l’imagine mal grimpant aux échafaudages et maniant le mortier avec ses mains délicates », s’étonne-t-on alors. L’artiste œuvre ensuite pour le décor d’un hall d’école, d’une maison de couture ou encore pour le Pavillon de la joaillerie à l’Exposition internationale de 1937…
Cinq ans après avoir quitté Rome, Odette Pauvert reçoit une bourse pour étudier à la Casa de Velázquez, Académie de France à Madrid. Durant ce séjour de près d’une année en Espagne, l’artiste renoue avec la peinture sur le motif. Si la plupart des créations de cette période ont hélas disparu, il demeure une poignée de dessins au fusain et à la sanguine, témoignant notamment de la fascination de l’artiste pour les habitants des régions qu’elle visite.
Des ambitions remisées au profit de sa famille

Odette Pauvert, Odile, Yves et Rémy au Rond-Point des Champs-Elysées, 1946
Huile sur bois • 80,6 × 41,5 cm • Coll. particulière • © Photo Alain Leprince
À la fin des années 1930, Odette Pauvert tourne toutefois le dos à ses rêves de grands décors. Mariée en 1937, elle donne rapidement naissance à trois enfants. Dès lors, ses sujets, bien moins ambitieux, se resserrent autour du cercle familial. Si elle ne cesse jamais de peindre jusqu’à son décès en 1966, Pauvert semble ignorer totalement les développements de l’art de son temps…
Si ses œuvres se font plus modestes, c’est sans doute par manque de temps à consacrer à la peinture dans sa nouvelle vie d’épouse et de mère, mais aussi par manque de place. À la suite d’un héritage, sa famille a en effet déménagé en 1947 dans un appartement où elle ne disposait plus d’atelier. Privée de « chambre à soi » pour créer, Odette Pauvert aurait-elle pour autant abandonné toute audace ? Pas tout à fait. Il demeure dans sa peinture cette singulière étrangeté, qui habite en particulier ses portraits d’enfants aux joues roses et aux yeux brillants comme des billes… Dans cet éclat réside tout le mystère d’Odette Pauvert, une artiste aussi fascinante qu’insaisissable.
Du 11 octobre 2025 au 11 janvier 2026
La Piscine • 23 Rue de l’Espérance • 59100 Roubaix
www.roubaix-lapiscine.com
Poster un Commentaire