Satan, Méphistophélès, Lucifer, ou Belzébuth : autant de noms pour désigner une créature diabolique dont la simple évocation suffit à nous faire frissonner. Depuis la nuit des temps, elle hante nos imaginaires et nourrit nos angoisses. Furieusement sulfureuse, elle inspire évidemment aussi les artistes, comme en témoigne jusqu’au 8 novembre une brûlante exposition au musée Thomas-Henry de Cherbourg-en-Cotentin : « L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXᵉ siècle ».
Au commencement, il y ce petit bronze du sculpteur romantique Jean-Jacques Feuchère, représentant Satan en ange déchu, figé dans une attitude pleine de mélancolie. « On a remarqué qu’elle interpellait nos visiteurs » raconte Louise Hallet, directrice des musées de Cherbourg. De cette observation est née l’idée d’une exposition consacrée à la figure du diable au XIXe siècle, période charnière où son iconographie connaît une profonde métamorphose. Jadis repoussant et bestial, le voilà soudain beau… et diablement désirable.
De figure monstrueuse et effrayante…
« Satan devient un anti-héros, une figure à laquelle les artistes vont s’identifier, mais aussi une figure politique » explique Louise Hallet. Peintures, dessins, objets d’art… En une soixantaine d’œuvres, le parcours plonge aux origines de la fascination des artistes, en particulier romantiques, pour celui en qui ces derniers voient un alter ego. Chose étonnante, il n’avait jusqu’à présent jamais fait l’objet d’une exposition monographique.
« Le diable apparait iconographiquement au VIe siècle et devient de plus en plus présent à la fin du Moyen Âge » explique Paul Guermond, attaché de conservation des musées de Cherbourg-en-Cotentin. Dans une première salle introductive, le Malin dévoile son visage le plus monstrueux. Agité comme un épouvantail destiné à inspirer la crainte aux fidèles, il apparaît ici dans ses atours les plus repoussants : silhouette décharnée, visage ridé et grimaçant, coiffé de cornes… sans oublier ses immenses ailes de chauve-souris.

Jacopo Vignali, Orphée et Eurydice, vers 1625–1630
Huile sur toile • 146 × 172 cm • © Musées du Mans
Mi-homme, mi-animal, cette terrifiante chimère tient le premier rôle dans de nombreuses représentations des grands thèmes de l’histoire de l’art occidental : la Chute des anges rebelles, le Jugement dernier, saint Michel terrassant le dragon ou encore la Tentation du Christ. Le diable s’invite même dans la mythologie, comme en témoigne un curieux tableau du Florentin Jacopo Vignali (1592–1664), représentant Orphée et Eurydice aux portes des Enfers, où un démon s’apprête à accueillir la jeune femme les bras grands ouverts…
… à icône romantique par excellence
« Delacroix a surpassé ma propre vision. » Goethe
Comment une figure aussi repoussante est-elle parvenue à se hisser au firmament des arts ? La réponse se trouve du côté de la littérature, avec la publication du Paradis perdu de John Milton en 1667. Le célèbre poème en prose, qui raconte la chute de Satan après sa révolte contre Dieu, marque la naissance d’une nouvelle iconographie, d’abord en Angleterre chez William Blake ou Johann Heinrich Füssli, puis en France où l’on se passionne aussi bientôt pour Faust. Traduit en 1823, le chef-d’œuvre de Goethe irrigue durablement l’imaginaire romantique. « Delacroix a surpassé ma propre vision », reconnaîtra d’ailleurs l’écrivain allemand devant les saisissantes lithographies réalisées par le peintre en 1827, dont plusieurs sont présentées dans l’exposition.

Eugène Delacroix, Méphistophélès dans les airs, 1827
Lithographie sur Chine appliqué • Coll. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
Star du parcours, L’Ange déchu d’Alexandre Cabanel (1823–1889) a pour l’occasion quitté le musée Fabre de Montpellier pour rejoindre Cherbourg, où il trône en majesté dans toute sa puissance dramatique. Il faut dire que cette œuvre résume à elle seule la spectaculaire métamorphose physique de Satan – un véritable glow-up anatomique (osons l’anachronisme), directement inspiré des canons antiques. Si le diable devient un modèle de virilité, avec son corps athlétique aux muscles parfaitement dessinés, il n’en demeure pas moins profondément humain, traversé par la mélancolie, le doute et la révolte.
Satan contre l’ordre établi

Félicien Rops, Le Sacrifice. Série « Les Sataniques », 1882
Héliogravure retouchée au vernis mou et à la roulette sur papier • 24,1 × 16,4 cm • © musée Félicien Rops
De Victor Hugo à Baudelaire, l’ange rebelle fascine tous les grands poètes du XIXe siècle, dont les écrits nourrissent à leur tour l’imaginaire des artistes. Cette figure leur permet de repenser leur rapport à l’autorité dans une époque secouée par les bouleversements politiques. Engagé pendant la guerre franco-prussienne, Odilon Redon fait surgir, après la défaite de la France et la chute de l’Empire, la figure de l’ange déchu, qui envahit peu à peu l’univers décadent des symbolistes.
Parmi eux, le sulfureux Félicien Rops imagine d’inquiétantes visions sataniques ébranlant l’ordre bourgeois et clérical. Avec eux se referme une passionnante page de l’histoire de l’art. Le diable devient un « démon intérieur », révélateur d’une société en proie à ses angoisses existentielles. Le Mal s’intériorise avant de revenir en majesté au siècle suivant à travers la pop culture… Voilà qui mériterait bien un second chapitre à cette passionnante exposition.
L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXᵉ siècle
Du 26 juin 2026 au 8 novembre 2026
Musée Thomas Henry • Centre culturel Le Quasar, Esplanade de la Laïcité • 50100 Cherbourg-en-Cotentin
www.cherbourg.fr
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