une passion française face à ses paradoxes


Le retour au pays s’annonce presque aussi triomphal que celui de la tapisserie de Bayeux à Londres. Au printemps 2027, Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce retrouvera la Bourgogne, deux siècles après y avoir été réalisé. Conservée au Harry Ransom Center de l’Université du Texas, à Austin, cette modeste plaque d’étain, sur laquelle on devine quelques bâtiments, est considérée comme la plus ancienne photographie conservée au monde.

Le musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône a obtenu son prêt exceptionnel, d’avril à juin, point d’orgue d’un bicentenaire de la photographie célébré à grand renfort de manifestations : plus de 1 000 projets labellisés en France et dans 40 pays. Comme si, à l’heure où des milliards d’images sont produites chaque jour et où l’intelligence artificielle permet d’en fabriquer sans appareil ni quoi que ce soit de réel devant l’objectif, il fallait rappeler que tout a commencé ici, dans « le pays de la photographie ».

Nicéphore Niépce, Point de vue du gras

Nicéphore Niépce, Point de vue du gras, 1827

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Héliographie sur étain • 16,7 × 20,3 cm • © Laetitia Gessler

La France aime à faire valoir sa prééminence, et son histoire plaide en sa faveur tant elle s’est dotée, au fil des décennies, « d’un écosystème sans équivalent, se positionnant comme l’un des pays où la photographie dispose de l’infrastructure culturelle la plus dense pour être conservée, exposée et reconnue comme un art », explique Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume à Paris.

Le Centre Pompidou, le musée d’Orsay, la Maison européenne de la photographie (Mep) et surtout la Bibliothèque nationale de France (BnF), dotée de sept millions de photographies, possèdent des fonds que le monde entier jalouse, tandis que le Jeu de Paume ou le Bal ont fait de l’image et de ses nouveaux usages le cœur de leur programmation. Peu de capitales bénéficient d’une telle abondance de lieux exposant de la photographie.

Une histoire de la photo construite à coups de commande publique

Il existe surtout une tradition profondément française : celle de la commande publique. Depuis 1851 et la « Mission héliographique », les commandes se sont enchaînées, elles se sont même multipliées ces dernières années. « Radioscopie de la France » a mobilisé 200 photojournalistes après la crise sanitaire, tandis que « Regards du Grand Paris » accompagne depuis dix ans les bouleversements de la métropole.

Pour le bicentenaire, « Réinventer la photographie  » a retenu quinze artistes chargés de travailler le sujet à l’heure de l’intelligence artificielle et de la prolifération des images hybrides. La photographie en France ne serait sans doute pas aussi forte sans cette politique volontariste, mais cet exceptionnel soutien institutionnel n’a pas pour autant fait émerger une scène nationale aussi identifiable et enviée à l’étranger que le fut l’école de Düsseldorf.

Des photographes et des événements fragilisés

Derrière l’effervescence des festivals, les records de fréquentation et les expositions prestigieuses, se dessine une réalité moins glorieuse : une économie de la photo de plus en plus précaire. Le photojournalisme a été frappé de plein fouet par l’effondrement des budgets de la presse, par la disparition de beaucoup de magazines et par la concurrence d’un flot d’images immédiatement disponibles. Les photographes-auteurs cumulent commandes, résidences, bourses et workshops pour parvenir laborieusement à financer leur travail personnel. Que 480 artistes aient candidaté pour quinze places à « Réinventer la photographie » dit, en creux, l’importance vitale prise par les financements publics. La commande d’État n’est plus seulement un instrument artistique et patrimonial, elle fait aussi office de bouée de sauvetage.

Aux Photaumnales 2024, qui avaient pour thème « Festins, les photographes à table !», vue de l’exposition d’Ana Núñez Rodríguez, « Cooking Potato Stories » dans la chapelle Saint-Prix, à Montreuil-sur-Brêche.

Aux Photaumnales 2024, qui avaient pour thème « Festins, les photographes à table ! », vue de l’exposition d’Ana Núñez Rodríguez, « Cooking Potato Stories » dans la chapelle Saint-Prix, à Montreuil-sur-Brêche.

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D’autant qu’à l’échelon territorial, la réalité du terrain est rude. Un désengagement se manifeste de plus en plus, dont témoigne l’arrêt brutal, en juillet dernier, par l’agglomération Creil Sud Oise, de la biennale Usimages, portée depuis plus de dix ans par Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France. « Diaphane n’est pas un cas isolé, constate Erika Negrel, directrice du réseau Diagonal qui fédère 31 centres photographiques. Plusieurs structures membres nous alertent sur la fragilisation accentuée de leurs financements publics ou sur le désinvestissement de leurs élus : baisse des subventions et remise en cause de partenariats construits sur le temps long. »

Depuis 2024, le réseau LUX, qui rassemble 34 festivals et foires, se bat lui aussi pour « donner une voix commune à un secteur longtemps fragmenté et pour faciliter le partage d’expérience », confie Marion Hislen, sa cofondatrice. Ces deux structures disent quelque chose de l’exception française où la photographie n’est pas seulement une affaire de musées ou de marché parisien, mais un maillage qui irrigue tout le territoire et soutient une politique culturelle dont les ambitions sont de plus en plus revues à la baisse.

Des collectionneurs de moins en moins spécialisés

« Les nouvelles générations collectionnent volontiers une photographie, mais à côté d’une peinture, d’une sculpture ou d’une vidéo. »

Françoise Morin

Du côté du marché, le tableau est contrasté lui aussi. Les grands collectionneurs exclusivement voués à la photographie, ceux qui pendant trente ans construisaient patiemment des ensembles presque muséaux, se raréfient à vue d’œil. « Les nouvelles générations collectionnent volontiers une photographie, mais à côté d’une peinture, d’une sculpture ou d’une vidéo. Le collectionneur de photographie est souvent devenu collectionneur d’art », confirme Françoise Morin de la galerie Les Douches. C’est l’un des paradoxes de la victoire culturelle remportée par le médium : à force d’avoir revendiqué sa place dans l’art contemporain, la photographie a fini par s’y diluer.

Les galeries spécialisées en subissent directement les conséquences. À Paris notamment, elles doivent supporter des loyers et des frais de foires élevés pour vendre des œuvres dont les prix restent souvent très inférieurs à ceux de l’art contemporain. Certaines ferment leur espace comme Baudoin Lebon, d’autres déménagent comme Les Douches, d’autres encore élargissent leur programmation au-delà du seul médium photographique comme Les Filles du Calvaire. Paris peut ainsi accueillir chaque année la foire Paris Photo, qui aimante galeristes, collectionneurs et conservateurs du monde entier, alors même que les enseignes françaises qui animent ce marché au quotidien sont à la peine.

C’est peut-être là que réside le grand paradoxe de ce bicentenaire. La photographie n’a cessé de gagner du terrain dans les musées, les festivals, les foires et les institutions. La production et la circulation des images vont atteindre cette année une ampleur inédite. Et pourtant, pour ceux qui consacrent leur vie à les produire, les exposer et les vendre, vivre de la photographie en France semble aujourd’hui plus difficile que jamais.

Du 12 novembre 2026 au 15 novembre 2026

www.parisphoto.com

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Bicentenaire de la photographie

Jusqu’au 30 septembre 2027 dans toute la France





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