une icône du temps libre décryptée


Voici « Les vacances guidant le peuple », ou presque. Quelques bons copains, partis sur les chemins. À bicyclette. Doit y avoir Francis et Sébastien, et puis Paulette. Le groupe est heureux, fleuri, coloré. Au casting : deux femmes, deux hommes, deux enfants, deux vélos. Les corps sont massifs, les traits naïfs. Les femmes sont au premier plan.

Celle de gauche, dans sa robe orange, est assise sur le sable. Entre ses jambes étirées, le vélo de sa comparse. Celle-là pose bien droite, coude sur le guidon en tenue de plage. Sa peau est brune, et c’est bien la seule. Une petite fille est à l’arrière, sur le porte-bagages. Vêtue d’un maillot jaune serti d’une étoile rose, elle a cueilli une branche de lycoris rouge. Derrière ces dames, deux messieurs bigarrés se tiennent debout. Ils sont en costards jaune et rouge. Les gilets sont souriants, comme leur moustache.

La plupart des peaux sont pâles comme le marbre. Tout ce petit monde a le même visage, inexpressif et impersonnel, comme des figures médiévales. Cette fois-ci, ce n’est pas Marie qui porte l’enfant mais le moustachu au canotier et en complet jaune.

À gauche, Fernand Léger, « Les Loisirs-Hommage à Louis David » (en détail). À droite, Fenêtre représentant la Vierge et l’Enfant sur l’Arbre d’Isaï à la cathédrale Saint-André de Wells

À gauche, Fernand Léger, « Les Loisirs-Hommage à Louis David » (en détail). À droite, Fenêtre représentant la Vierge et l’Enfant sur l’Arbre d’Isaï à la cathédrale Saint-André de Wells

i

Le cerne noir sépare les couleurs comme les barres de plomb d’un vitrail. Les aplats contrastés font penser à des morceaux de verre colorés. Ce hiératisme de grandes vacances nous invite plutôt vers Saint-Jean-de-Monts qu’à Notre-Dame de Paris. Sur la toile, les branches d’olivier zigzaguent partout, un groupe de colombes volent dans le coin. La paix s’affiche, discrète.

La femme allongée, en robe orange, tient dans sa main gauche un papier, sur lequel on lit « Hommage à Louis David ». Un petit mot pour un grand bond en arrière. Loin des moustaches des années 1930 et du parfum des congés payés, nous voici catapultés vers 1793. Époque de Jacques-Louis David, artiste officiel de la Révolution française qui a notamment peint Marat assassiné (1793) – également présenté bras tendu, feuille à la main.

À gauche, Fernand Léger, « Les Loisirs – Hommage à Louis David » (en détail). À droite, Jacques-Louis David, « La Mort de Marat », 1793

À gauche, Fernand Léger, « Les Loisirs – Hommage à Louis David » (en détail). À droite, Jacques-Louis David, « La Mort de Marat », 1793

i

© Brigeman Images. © Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Ce martyr de la révolution, journaliste montagnard de son état, fut assassiné par la Girondine Charlotte Corday alors qu’il soignait son eczéma dans sa baignoire. Un tel clin d’œil titille la curiosité : pourquoi évoquer un martyr ensanglanté au beau milieu de vacances si colorées ? Ces deux bains-là sont bien distincts, pas tout à fait sur les mêmes coefficients de marrade.

Pour le plus grand nombre

Fernand Léger (1881–1955) peint Les Loisirs – Hommage à Louis David en 1948. À 67 ans, il en a vu. Originaire de la campagne normande, c’est pourtant la ville qui l’inspire. Le mouvement, le travail, les ports, les turbines, les charpentes de fer. Tout un machinisme qui place l’humain entre progrès et tensions. Son style emprunte d’abord à Cezanne et se nourrit de cubisme, de futurisme, d’orphisme.

Fernand Léger, À gauche, « Les Constructeurs », 1953. À droite, « La Partie de campagne – Deuxième état », 1953

Fernand Léger, À gauche, « Les Constructeurs », 1953. À droite, « La Partie de campagne – Deuxième état », 1953

i

Huile sur toile • 162 × 114 cm. 130,5 × 162 cm • Coll. particulière. Coll. Centre Pompidou, Paris • © Brigeman Images. © Fine art Images / Brigeman Images

Marqué par la guerre de 1914–1918, ses figures plongent un temps dans un chaos mécanique avant de s’orienter vers des compositions plus claires, aux couleurs vives. Sur ses toiles, tout est objet : la figure humaine autant qu’un échafaudage ou un vélo. En exil à New York lors du conflit de 1939–1945, les lumières de la ville l’amènent notamment à colorer ses œuvres au-delà du motif. Après-guerre, ses tableaux vont transpirer la reconstruction et les nouveaux acquis sociaux.

Adhérent au Parti communiste depuis 1945, Léger a toujours fait la part belle aux travailleurs. Parfois au boulot – comme sur Les Foreurs (1916), Le Mécanicien (1918) ou Les Constructeurs (1953) ; parfois en congés – comme sur La Partie de campagne (1953) ou Les Belles Cyclistes (1944).

Fernand Léger, Les Cyclistes

Fernand Léger, Les Cyclistes, 1944

i

Huile sur toile • © akg-images / Erich Lessing

Léger défend un art direct, compréhensible par tous. Il veut habiller les murs de la ville plutôt que finir sur les cimaises des musées trop bourgeois.

Des œuvres éloignées du réalisme soviétique chantant les louanges d’un productivisme ; des œuvres éloignées du réalisme français reflétant les souffrances prolétaires. Il y a pourtant du noir à broyer : en 1948, le coût de la vie explose et le rationnement sur le pain et l’essence reste en vigueur. Mais les figures de Léger préfèrent fixer un cap coloré pour l’éternité. Cet icono-prolo-claste sera normalement critiqué par le parti, sa peinture étant jugée trop idéale, naïve, pas assez réaliste.

Pourtant, Léger veut lui aussi « conquérir le peuple », avec ses couleurs franches, des vecteurs de joie tendus vers les cœurs laborieux. Léger défend un art direct, compréhensible par tous. Il veut habiller les murs de la ville plutôt que finir sur les cimaises des musées trop bourgeois. La couleur et la forme doivent s’unir à l’architecture moderne pour toucher le plus grand nombre.

Fernand Léger, Pax

Fernand Léger, Pax, vers 1950

i

Coll. musée national Fernand Léger, Biot • © GrandPalaisRmn / Adrien Didierjean

À Paris en 1937, il conçoit avec Charlotte Perriand des fresques pour le pavillon du ministère de l’Agriculture à l’Exposition internationale des arts et techniques. Une célébration de la classe ouvrière qui s’étale sur des dizaines de mètres. À New York, il a vu les fresques des bâtiments publics financés par le New Deal. Après 1945, il réalise les vitraux des édifices religieux en reconstruction. Des fresques pour le plus grand nombre des croyants qui découvrent des figures parfois inspirées par la peinture post-médiévale des primitifs italiens.

Le temps libre, comme sur des roulettes ?

Les Loisirs – Hommage à Louis David est une surprenante et joyeuse interprétation du maître néoclassique. Si la femme qui saisit la feuille-titre reprend explicitement la pose du Marat assassiné, le reste du tableau multiplie les écarts. Les arrondis colorés éclipsent la sévérité davidienne, la bienheureuse en robe orange contredit tous les Hector agonisants, les tenues de plage recouvrent les vertueux drapés antiques.

À gauche, Jacques-Louis David, « Patrocle », 1780. À droite,  Fernand Léger, « Les Loisirs-Hommage à Louis David » (en détail)

À gauche, Jacques-Louis David, « Patrocle », 1780. À droite, Fernand Léger, « Les Loisirs-Hommage à Louis David » (en détail)

i

Coll. musée d’art Thomas Henry, Cherbourg. Coll. centre Pompidou, Paris • © Bridgeman Images

Ceci dit, Marat assassiné et Les Loisirs n’en sont pas moins deux icônes populaires réalisées par deux faiseurs de spectacles « grand public ». La première met en lumière une plume-journaliste qui va défendre éternellement la cause du peuple ; la seconde avance des maillots-ouvriers qui viennent camper pour toujours le temps libre.

Sur la plage, les maillots de bain sont les seules banderoles autorisées – étendards inédits d’un temps libre non négociable.

Les figures des Loisirs ignorent assurément la dévaluation du franc de 44 % de 1948, contrairement aux Parisiennes au marché (1947–1948) d’André Fougeron qui comptent leurs sous devant un étal de poissons. Ces mères courage tiennent à bout de bras leur enfant abattu et un porte-monnaie dégonflé alors que les femmes de Léger bombent leur torse coloré.

Leurs formes puissantes dégagent un optimisme serein et robuste. À l’inverse du réalisme soviétique, ces figures ne réclament rien, ne roulent pour aucun parti. Sur la plage, les maillots de bain sont les seules banderoles autorisées – étendards inédits d’un temps libre non négociable. À l’heure où vie pro et vie perso se mêlent, certains regardeurs iront se réfugier auprès de ces tauliers du temps libre.

À gauche, André Fougeron, « Parisiennes au marché », 1947-1948. À droite, Oussama Tabti, « Galère », 2025

À gauche, André Fougeron, « Parisiennes au marché », 1947–1948. À droite, Oussama Tabti, « Galère », 2025

i

© Bridgeman Images. © Oussama Tabti

Ces figures se promènent à bicyclette. Ultra récurrent chez Léger, le vélo fleure bon le travail libéré – celui qui assure salaire et congés payés. Ceci dit, la symbolique du véhicule paraît aujourd’hui s’être renversée sur la route du droit du travail. Voyez Galère (2025), installation d’Oussama Tabti qui informe l’accident en mettant en scène un vélo Uber Eats déglingué.

Sur la selle absente, Paulette a cédé sa place à Souleymane, néo-serf « type » du XXIe siècle, dépourvu de protection salariale et dirigé par les bâtons algorithmiques de la gig economy (économie à la tâche)**. Pour faire advenir ce jour où l’État social accordera un statut salarié aux travailleurs sous plateforme, les plus religieux d’entre nous iront prier pour ces pauvres pédaleurs, en s’agenouillant peut-être devant les vacanciers de Léger.

* Œuvre d’art collective

Pour préserver le temps libre, Danilo Correale propose de son côté d’inscrire le temps libre au patrimoine immatériel de l’UNESCO avec son œuvre Free Time (Time as a sanctuary).

** Podcast d’Alain Supiot

L’idée et la métaphore du “bâton algorithme” est un emprunt à Alain Supiot, issu de son cours au Collège de France en 2018 : “Le travail au XXIe siècle, droit, techniques, écoumène”.





Source link

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


6 + 2 =