un mystère qui passionne depuis deux siècles


Un œil peu attentif aurait pu les confondre avec les arbres et les réverbères jetant leurs ombres sur la clarté du trottoir ensoleillé. En bas d’une photographie en noir et blanc représentant le boulevard du Temple, à Paris, deux petites silhouettes sombres et floues se détachent pourtant.

L’une se tient debout, le pied posé sur un support ; l’autre semble s’affairer autour de son pied : probablement un cireur de chaussures et son client. Pour l’époque, la scène est banale, anecdotique… Mais elle est devenue historique. Le hasard a voulu que ces deux inconnus soient peut-être les premiers êtres humains à avoir été représentés sur une photographie.

Une vue d’une ville quasi abandonnée prise dans un quartier animé

Nous sommes au printemps 1838. Onze ans après la prise du très granuleux Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce (1827), première photographie (réussie et connue) de l’histoire obtenue au terme de plusieurs heures d’exposition, le médium est encore tâtonnant. Depuis la fenêtre de son atelier, Louis Daguerre (1787–1851) oriente son appareil vers le boulevard. Ce peintre et homme de spectacle, célèbre pour ses dioramas, cherche depuis des années à perfectionner cette invention révolutionnaire qui permet de saisir et de fixer sur une surface plane des images de la vie réelle grâce à la lumière. 

À gauche, appareil photographique daguerréotype (1835-1839) d’Alphonse Giroux & Cie, d’après Daguerre. À droite, portrait de Louis Daguerre (daguerréotype de Jean-Baptiste Sabatier-Blot de 1844)

À gauche, appareil photographique daguerréotype (1835–1839) d’Alphonse Giroux & Cie, d’après Daguerre. À droite, portrait de Louis Daguerre (daguerréotype de Jean-Baptiste Sabatier-Blot de 1844)

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Coll. Musée des Arts et Métiers, Le Cnam, Paris / Photo Sylvain Pelly. Coll. George Eastman Museum, Rochester

L’appareil de Daguerre possède une contrainte majeure : il faut plusieurs minutes pour enregistrer une scène.

Ce jour-là, Daguerre ne cherche pas à immortaliser des passants mais simplement les façades, les arbres et la perspective de la rue. En effet, son appareil possède une contrainte majeure : il faut plusieurs minutes pour enregistrer une scène – ce qui rendra difficile le travail des premiers portraitistes de studio, qui en 1839 devront imposer de longs temps de pose (entre 15 et 30 minutes) à leurs clients, l’arrière de la tête maintenu par un reposoir pour garantir leur immobilité. 

Pendant ces longues minutes, devant l’objectif de Daguerre, le boulevard continue de vivre. Des piétons et des voitures à cheval passent. Tous disparaissent de la plaque avant d’avoir pu s’y inscrire… À l’exception de deux hommes qui demeurent suffisamment longtemps au même endroit : le cireur et son client. Le paradoxe est saisissant. L’image semble représenter une ville presque abandonnée, alors qu’il s’agit en réalité d’un quartier animé.

Le détail sur le cireur de chaussures et son client

Le détail sur le cireur de chaussures et son client

Le hasard, couplé à leur relative immobilité, a offert aux deux hommes une postérité inespérée, sans qu’ils n’en aient probablement jamais rien su. Mais qui sont-ils ? L’image n’est pas assez nette pour permettre de les identifier, ni même de savoir si le cireur est un adulte ou un enfant. Voilà un autre paradoxe : la photographie les a sauvés de l’oubli tout en maintenant leur identité secrète.

L’invention du daguerréotype

En 1829, Daguerre s’était associé à Niépce. Son but : obtenir des images plus précises, en réduisant le temps nécessaire à leur formation. La mort de ce dernier, en 1833, l’avait laissé poursuivre seul leurs recherches. Progressivement, il avait mis au point un procédé : le daguerréotype. Le principe repose sur une plaque de cuivre recouverte d’argent, polie jusqu’à devenir réfléchissante. Sensibilisée à la lumière grâce à des vapeurs d’iode, elle est exposée dans l’appareil, puis soumise à des vapeurs de mercure qui révèlent l’image. Un traitement chimique permet ensuite de la stabiliser. Le résultat surprend par la finesse des détails, mais chaque plaque est unique, fragile et nécessite une manipulation délicate.

Reproduction photographique de la plaque « Huit heures du matin » (1937). D’après le daguerréotype de Louis Daguerre 1838

Reproduction photographique de la plaque « Huit heures du matin » (1937). D’après le daguerréotype de Louis Daguerre 1838

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© Getty Research Institute

Peut-on être sûr qu’il s’agit bien des deux premiers êtres humains photographiés ?

En 1838, Daguerre photographie le boulevard du Temple à plusieurs reprises. C’est l’une de ces vues, prise au printemps, qui révèle les deux personnages. La date exacte n’est pas connue. En 1983, le chercheur Peter von Waldthausen avance comme hypothèse le 2 mai 1838, en s’appuyant notamment sur la longueur et la position des ombres, qui renseignent sur la localisation du soleil. L’année suivante, en 1839, le procédé de Daguerre est présenté publiquement et connaît un succès considérable. La photographie entre dans une nouvelle ère. 

Mais peut-on être sûr qu’il s’agit bien des deux premiers êtres humains photographiés ? Difficile à dire car les premiers essais photographiques ont parfois disparu, et certains documents demeurent difficiles à dater. D’autant qu’un autre daguerréotype, intitulé M. Huet et redécouvert en 1989, porte au dos une mention manuscrite qui pourrait indiquer une réalisation en 1837, soit avant la vue du boulevard. Dans son ouvrage Le Premier Portrait photographique, paru en 2018 aux Éditions du Croquant, Olivier Ihl retrace le parcours de Jean-Baptiste, dit Constant Huet, auquel ce portrait est associé.

De nombreuses zones d’ombre

Louis Daguerre, M. Huet

Louis Daguerre, M. Huet, 1837

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Si la datation manuscrite était confirmée, cette image pourrait donc revendiquer une place encore plus précoce dans l’histoire du médium. Mais M. Huet est un portrait en buste d’une seule personne. La vue du boulevard de Daguerre pourrait garder le titre de première photographie représentant une personne en pied, et plusieurs personnes en même temps, tout en étant aussi le premier exemple connu de street photography, qui saisit des personnes dans la rue à leur insu. Jusqu’à ce que, peut-être, un cliché perdu ou une archive ressurgisse un jour pour contredire ce record…

En 1839, Daguerre offre plusieurs de ses daguerréotypes, dont la vue du boulevard, à Louis Ier de Bavière. Elle rejoint les collections royales bavaroises, avant d’être conservées au musée national bavarois, à Munich. Mais la plaque de cuivre argenté sur laquelle l’image s’est fixée a connu un destin plus trouble. Conservée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, elle a subi ensuite les effets d’un stockage dans un environnement humide. Des interventions de restauration ultérieures ont encore altéré son apparence, jusqu’à la rendre presque noire. L’étude de l’image s’appuie donc aujourd’hui uniquement sur les reproductions réalisées avant la dégradation du support original. 

La plaque originale aujourd’hui, après la tentative de restauration de 1974

La plaque originale aujourd’hui, après la tentative de restauration de 1974

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Coll. Bayerisches Nationalmuseum, Munich • Photo Bastian Krack 2026

Cette photographie énigmatique est devenue un véritable terrain d’enquête où des détectives traquent à la loupe d’éventuels détails cachés. En 2010, un amateur, Charles Leo, a notamment proposé une version colorisée de la photographie sur son blog. Il pensait pouvoir y distinguer une dizaine de silhouettes supplémentaires, et même un chat derrière une fenêtre. Ces interprétations illustrent l’attrait exercé par les zones sombres du cliché, mais aussi les risques d’une lecture trop imaginative. Matthias Weniger, ancien responsable des collections photographiques du musée national bavarois, se montre sceptique face à plusieurs de ces supposées découvertes.

Un cliché qui n’arrête pas de se révéler

Les deux hommes se tenaient dans le prolongement de la rue du Faubourg-du-Temple, pratiquement au centre de l’actuelle place de la République.

Les surprises ne s’arrêtent cependant pas là. En octobre 2025, dans la revue Photographica, Sébastien Morlighem, enseignant-chercheur en histoire du graphisme et de la typographie, s’est intéressé à une inscription publicitaire à peine visible sur la façade de l’un des immeubles. Il propose d’y reconnaître une annonce liée à Jean Aymès, un épicier parisien qui avait inauguré l’année précédente un nouveau magasin sur le boulevard du Temple. Si cette interprétation se confirme, la photographie pourrait donc aussi compter parmi les premières à avoir enregistré une publicité commerciale.

Transcription sur « le boulevard du Temple » d’une publicité peinte sur un mur aveugle. On peut lire : « Succursale – Bazar provençal – de M. Aymès – 104 rue du Bac – Huile d’Aix »

Transcription sur « le boulevard du Temple » d’une publicité peinte sur un mur aveugle. On peut lire : « Succursale – Bazar provençal – de M. Aymès – 104 rue du Bac – Huile d’Aix »

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CC0.1 Ddadda / Wikipédia

Deux siècles après la prise de vue, une autre énigme vient enfin d’être éclaircie : celle de l’emplacement exact du cireur et de son client. Car le quartier a profondément changé sous le Second Empire, avec les transformations urbaines associées au baron Haussmann : le carrefour du XIXe siècle a été remplacé par l’actuelle place de la République.

Le public rassemblé au pied du monument à la République pour l’inauguration

Le public rassemblé au pied du monument à la République pour l’inauguration, 15 octobre 2026

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En 2024, le réalisateur Maximilien van Aertryck, accompagné d’Axel Danielson et de Kalle Boman, a mené l’enquête en s’appuyant sur les archives de Paris. En croisant plans cadastraux, cartes, relevés topographiques, estampes, gravures et peintures, un géomètre a pu reconstituer le quartier tel qu’il existait en 1838. Un indice s’est avéré particulièrement utile : trois immeubles visibles sur le cliché ont résisté aux transformations du quartier. Ils permettent de superposer précisément le paysage de la photo et son aspect actuel. Deux bureaux d’architectes, l’un français, l’autre suédois, ont ensuite effectué leurs calculs, pour des résultats convergents. 

La réponse : sachant que l’atelier de Daguerre se trouvait à l’emplacement de l’actuelle caserne Vérines, les deux hommes se tenaient dans le prolongement de la rue du Faubourg-du-Temple, pratiquement au centre de l’actuelle place de la République. Le 15 octobre 2026, une plaque de bronze d’environ un mètre sur 70 centimètres a été inaugurée à cet endroit, invitant les passants à se tenir là où furent immortalisés les deux inconnus. Conçue par les trois chercheurs, elle s’inscrit dans une tradition parisienne de repères historiques et scientifiques, à l’image du point zéro des routes de France, sur le parvis de Notre-Dame. 

La plaque de bronze installée place de la République

La plaque de bronze installée place de la République, 15 octobre 2026

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© Jean-Baptiste Gurliat / Ville de Paris

Le Boulevard du Temple est ainsi devenu l’incarnation du plus grand paradoxe de la photographie : celle-ci réalise l’exploit de capter le réel sans jamais le retenir tout entier. Elle enregistre une fraction du monde tout en laissant d’autres facettes dans l’ombre. Notre imagination est alors libre de combler les zones de flou. Et c’est bien là, sans doute, ce qui la rend si fascinante et poétique !





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