Témoignage de D. Eymard (28) – Agriculture bio : « Encore une année compliquée à passer avec la récolte 2024 » – Agriculture biologique, Économie et gestion, Grandes cultures


Installé depuis 2012 à Trancrainville (Eure-et-Loir), David Eymard s’est converti au bio en 2018 et a développé la vente directe sur son exploitation en grandes cultures. Le producteur, aussi responsable agriculture biologique au sein de la FNSEA Centre-Val-de-Loire, évoque son parcours et la crise que rencontre cette filière.

« Le système de production traditionnel arrivant à des impasses techniques avec la résistance des bioagresseurs et le retrait programmé de plusieurs matières actives », David Eymard, implanté en Eure-et-Loir, décide, en 2018, de convertir son exploitation vers l’agriculture biologique.

Remise en question des pratiques

« Malgré une démarche déjà engagée dans la réduction des intrants, le passage au bio remet en question les pratiques : on ne raisonne pas du tout de la même façon la rotation et les itinéraires techniques », explique l’agriculteur.

Parmi les principales évolutions : la gestion de la fertilité des sols. « Aujourd’hui, on nourrit le sol pour qu’il nourrisse les cultures à son tour. Cela passe notamment par davantage de légumineuses. Avant, derrière des betteraves, venait souvent un blé meunier ou un blé dur. Désormais, on privilégie plutôt une légumineuse, car la betterave laisse peu d’azote pour la culture suivante. L’assolement se doit aussi d’être adapté pour éviter de mettre tous ses œufs dans le même panier ».

L’assolement est également un pilier dans la gestion des adventices. Autre levier à ce sujet : le désherbage mécanique avec la bineuse et la herse étrille. Leur usage reste toutefois très dépendant des conditions météo. « On a démarré tard cette année pour les féveroles d’hiver et dans les blés, on n’a pas pu encore effectuer de passage de herse étrille. Cela débute généralement vers la fin février. Un créneau reste toutefois possible jusqu’au stade 2 nœuds, le binage pourra ensuite prendre le relais, explique l’agriculteur. Avec l’automne humide, les semis de céréales ont débuté autour du 15-20 novembre, cela joue aussi dans la gestion du salissement des parcelles ».

Le désherbage manuel reste incontournable sur certaines cultures, comme les haricots verts et les betteraves sucrières. Pour faciliter l’accès à de la main d’œuvre, David Eymard recourt à un groupement d’employeurs : « en 2023, on a réalisé environ 40-45 h/ha de désherbage manuel ».

Lire aussi article :  nouvelle hausse de la population carcérale

Pour tous ses choix techniques, l’agriculteur peut compter sur l’appui du groupe de développement Terr’n Bio, dont il est le président. Piloté par la chambre d’agriculture d’Eure-et-Loir, ce groupe facilite les échanges et le partage d’expériences entre agriculteurs bio.

« Maîtriser la vente de nos productions »

En parallèle de sa conversion, David Eymard a également développé la vente directe. L’idée : « Ne plus être seulement des apporteurs de matières premières et maîtriser une partie de la vente de nos productions, en direct avec les consommateurs ». L’agriculteur commence par la vente de pommes de terre en filets de 5 kg, grâce à un collègue voisin équipé pour l’emballage, l’étiquetage et la conservation.

En 2021, le producteur décide de lancer un atelier de meunerie à la ferme. « L’ensemble de la chaîne est maîtrisé du grain semé à la farine. Tout le travail des grains est réalisé sur place : stockage, nettoyage, triage, brossage, mélange des variétés pour proposer des farines de qualité produites sur meule de pierre type astrié. »

Dernier né de l’EARL de la Petite Beauceronne : la confiture de pommes de terre, imaginée par l’épouse de David Eymard. Cette création permet de « valoriser les tubercules au-dessus des calibres demandés (> 55 mm de diamètre). La pomme de terre y est associée à du sucre, du rhum blanc de Martinique, de la vanille et de la cannelle. »

« C’est un produit plutôt insolite, qui interpelle les consommateurs lors des marchés auxquels on participe, comme le Salon de l’agriculture ou encore les quelques marchés organisés chaque année par la marque Terres d’Eure-et-Loir. La plupart des ventes sont sinon réalisées directement à la ferme. » L’exploitation est également un point Agrikolis, ce qui permet de faire venir des consommateurs sur la ferme.

« Nous travaillons aussi avec des boulangers locaux pour la farine et on a eu la semaine dernière notre première commande venant d’un lycée, celui d’Etampes, pour 250 kg de pommes de terre. Dernièrement, j’ai répondu à un appel d’offres de marché public pour 1 200 kg/ha de farine à destination des collectivités territoriales. Les commandes et des livraisons sont optimisées grâce à la plateforme surlechamp.co. Résultats à venir courant mai ! »

Lire aussi article :  Rétrospective 2019 : les plantes préférées de l'équipe de rédaction

En 2022, la vente directe a ainsi représenté « environ 25-30 % de la production de céréales et les proportions sont moindres en pommes de terre, avec 5 t écoulées ». « L’ambition serait de développer davantage les circuits courts, mais pour le moment, je manque de temps pour prospecter et il faudrait à terme embaucher ».

« Encore une année compliquée à passer »

Reste toutefois encore plusieurs incertitudes. Dans un contexte de forte inflation, la filière bio pâtit, en effet, depuis deux ans d’une consommation en berne.

Un cadre morose qui pousse plusieurs opérateurs à réduire leurs collectes cette année.  « Cristal Union a, par exemple, invité ses coopérateurs à réduire de 40 % leur tonnage de référence, l’excédent sera déclassé en conventionnel », indique David Eymard. Il a malgré tout choisi de maintenir les 7 ha de betteraves sucrières prévus, pour des questions pratiques avec l’irrigation. « — 40 % de tonnage de référence, cela équivaut au plus mauvais rendement réalisé sur l’exploitation ces dernières années », précise-t-il.

« En janvier dernier, D’aucy a également annoncé une baisse de 50 % de ses surfaces bio, avec l’abandon d’une zone de production. Pour les pommes de terre, si David Eymard a pu conserver son contrat avec NégoBeauce, « certains négociants de la région ont choisi d’arrêter complètement le bio : cela représente de grands bouleversements pour les agriculteurs concernés. »

Avec les difficultés rencontrées par la filière bio, il constate que plusieurs de ses collègues du Centre-Val-de-Loire, convertis entre 2017 et 2019, font aujourd’hui marche arrière…

« La filière est aussi chahutée par des importations hors UE, ajoute l’agriculteur, également responsable agriculture bio au sein de la FNSEA Centre-Val-de-Loire. A titre d’exemple du soja bio venant du Togo, du maïs bio venant d’Ukraine entrent directement en concurrence avec les producteurs français. Mais parle-t-on du même référentiel de production ? Non ! Il est temps que le consommateur soit informé de cela mais c’est aussi aux producteurs bio français de communiquer sur l’importance de l’origine du bio mentionnée sous le logo AB et l’expliquer dès qu’ils en ont l’opportunité. »

Lire aussi article :  La prophétie auto-réalisatrice : comment le bitcoin a acquis une valeur

Quel est l’avenir de la filière bio ? « Je pense qu’il y a encore une année compliquée à passer avec la récolte 2024. J’espère ensuite que la loi Egalim va être correctement appliquée. L’objectif était fixé à 20 % de produits bio dans les cantines publiques en 2022, on était plutôt à 7 % en 2023. Le respect de cet engagement contribuerait à assainir les marchés. Et le plan ambition bio 2027 qui va voir le jour doit soutenir cela. »

Pour David Eymard, « les bienfaits de l’AB ne devraient pas uniquement être rémunérés via les prix de vente. On pourrait imaginer notamment la mise en place de paiements pour services environnementaux (préservation de la qualité de l’eau, atténuation du changement climatique, préservation de la biodiversité…) ».

L’agriculteur est d’ailleurs engagé dans une démarche carbone avec Soil Capital, qui analyse toutes ses pratiques agricoles et enregistre un stockage de carbone depuis 3 ans. Il regrette néanmoins que « tous les efforts mis en place ne soient pas valorisés : production d’énergie photovoltaïque avec les toitures de l’exploitation, livraison en circuits courts avec une camionnette électrique, utilisation d’engrais organiques locaux (composts de chevaux et de fientes de poules à moins de 25 km de l’exploitation) ».

« Il faudrait une politique pour accompagner l’agriculture biologique avec un vrai écorégime », ajoute l’agriculteur. Sur le sujet des aides Pac, David Eymard, comme les collègues de son groupe technique, n’a pas reçu son paiement pour la récolte 2023. « Un voisin a appelé il y a quelques jours la Direction départementale des territoires, qui n’a pas pu lui donner de calendrier de paiement, évoquant un problème avec un changement de logiciel… »



Source link