Sentinelles – Face aux suicides en agriculture, un difficile travail de prévention


Au moins un suicide tous les deux jours : pour tenter d’enrayer ce fléau du monde paysan, un réseau de « sentinelles » se développe dans les campagnes afin d’amplifier un travail de prévention qui reste difficile.

À Pau, dans les locaux de la Mutualité sociale agricole (MSA), des salariés sont formés depuis mars à mieux aborder les situations de détresse pour réduire les risques de passage à l’acte.

« J’en attends beaucoup », glisse une salariée de l’accueil, inquiète à l’idée d’être confrontée à des personnes en souffrance. « Un collègue a reçu un jour un appel d’un agriculteur en colère qui voulait venir avec un fusil et le lendemain, on a appris qu’il s’était suicidé. » Concrètement, les sentinelles – salariés ou élus d’instances agricoles, conseiller technique, administrateur de coopérative, employé bancaire, vétérinaire, etc. – servent d’oreilles aux structures d’accompagnement pour identifier les cas préoccupants.

Christine Vito, référente mal-être à la MSA Paloise, y voit « un geste de premier secours » car « quand quelqu’un n’est pas bien, on ne sait pas à quel moment ça peut ressortir ».

Une dizaine de signalements ont été effectués au printemps dans les Landes et les Pyrénées-Atlantiques, « avec différents niveaux de gravité ». Aléas climatiques, épizooties, impasses financières, conflits familiaux… Les écueils sont nombreux.

Une épouse d’agriculteur, récemment prise en charge, voyait s’accumuler les impayés après avoir baissé les bras face à la comptabilité. « Elle avait une culpabilité énorme, n’osait rien dire à son mari, elle ne trouvait plus d’issue, alors qu’on peut mettre en place des aides », explique l’assistante sociale.

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Objectif 5 000 sentinelles

Selon une enquête de Santé Publique France portant sur la période 2007-2011, un agriculteur se suiciderait tous les deux jours. Peut-être davantage : rien qu’en 2016, 529 personnes ont mis fin à leurs jours parmi les 1,6 million d’assurés de la MSA, selon les derniers chiffres disponibles.

Après deux rapports parlementaires en 2020 et 2021, le gouvernement a présenté une feuille de route de « prévention du mal-être », visant notamment à structurer, dans chaque département, un réseau de sentinelles.

Selon le coordinateur national du plan, Olivier Damaisin, près de 1 500 personnes ont été formées depuis, portant le nombre de « sentinelles actives » à 2 850 environ à fin mars – chiffre qui inclut des effectifs pré-existants – dont un quart de salariés de la MSA. « L’objectif est d’atteindre 5 000 sentinelles intégrées dans le réseau national, soit une moyenne de 50 par département », indique l’ex-député du Lot-et-Garonne.

Taiseux

Cécile Leroy, 53 ans, a dû arrêter d’élever des chevaux dans la Creuse après un grave accident du travail en 2018. « Des idées noires, j’ai été la première à en avoir. Quand tout s’arrête du jour au lendemain, on pense que ça ne vaut plus le coup de vivre. » Changer de métier ? Elle ne voulait pas quitter sa ferme. Des agents de la MSA locale ont encadré depuis deux ans sa reconversion dans la production de veaux de lait. « C’est eux qui sont venus vers moi (…) Les agriculteurs ne font pas la démarche spontanément. C’est pas dans notre mentalité d’aller se plaindre », souligne-t-elle.

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Pour Jean-Louis Bouillet, représentant du réseau associatif Solidarité Paysans dans le Limousin, toute la complexité de l’exercice réside dans « ce côté taiseux », surtout pour « les plus isolés » qui sont « les plus difficiles à aller chercher ».

Les sentinelles doivent être formées en psychologie pour « aider directement » ceux qui sont en détresse car « s’il s’agit juste de les signaler à un organisme sans les prévenir, c’est non », tranche-t-il. « Être montrés du doigt, ils n’en ont vraiment pas besoin. » Au dernier Salon de l’agriculture, Solidarité Paysans a jugé que la feuille de route gouvernementale ne répondait pas « à la gravité de la situation », réclamant d’agir plutôt sur les causes du mal-être comme « la course à la compétitivité ».

D’autres acteurs déplorent un empilement des dispositifs, pas toujours connus et qui « pourraient paraître en concurrence entre eux », admet le ministère. Son plan vise précisément à mieux piloter la prévention, localement et nationalement.

À la MSA du Limousin, pourtant pionnière dans ce domaine, on confie avoir « découvert par hasard une liste de numéros de téléphone sur Google » : celle donnée par le « réseau agri-sentinelles » sur son site lancé depuis 2019 qui préfigurait le dispositif actuel.



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