« Archéologue de la rue », « historien releveur », « flâneur des palissades »… Jacques Villeglé aimait à créer ses propres étiquettes plutôt qu’à être enfermé dans une case. Il est surtout considéré par son comparse Raymond Hains comme le premier des Nouveaux Réalistes avec l’emploi d’objets trouvés dans la rue pour ses créations dès la fin des années 1940. C’est d’ailleurs avec ce même Hains que Villeglé invente la technique qui deviendra sa signature : les affiches prélevées sur les murs de Paris, lacérées sur plusieurs couches et pas ou très peu retouchées. Si les choix de fragments ne sont pas exempts de recherche esthétique, l’artiste assume volontiers une mise en retrait, où il se fait surtout médiateur d’une histoire en mouvement, témoin de son temps.
« Mon travail, c’est l’irruption de la rue sur les murs du musée. »
La vie de Jacques Villeglé en quelques dates
À la recherche de sa voie
Né à Quimper en 1926, Jacques Mahé de la Villeglé – de son nom complet – envisage d’abord la carrière d’architecte puis entre en 1945 à l’École des Beaux-arts de Rennes où il fait la rencontre de Raymond Hains à l’atelier de sculpture. Les deux compères ne sont pas assidus mais en conserveront leur complicité inépuisable. Ils côtoient Wols et Camille Bryen qui les rapprochent de l’art informel. Villeglé admire Picasso, Matisse et Miró. Entre 1950 et 1954, Hains et lui travaillent au film Pénélope, monté par Jean-Michel Bouhours en 1980.
La collecte de débris
En 1947, Jacques Villeglé collecte des fragments du Mur de l’Atlantique à Saint-Malo. C’est le début d’une nouvelle approche où les débris deviennent le matériau premier de son art. Encouragé par Hains, il crée avec les fils de fer provenant des fortifications la sculpture Fils d’acier, Chaussée des Corsaires, Saint-Malo. Le protocole de l’artiste est là pour l’essentiel, avec pour titre une description matérielle et le lieu du prélèvement de l’œuvre.
L’affiche lacérée et la position ambiguë de l’artiste
C’est encore avec Hains qu’en 1949, Jacques Villeglé réalise sa première affiche lacérée : Ach Alma Manetro, à partir d’un fragment de mur d’affiches de concerts déchirées vers Montparnasse. Là où son ami envisage l’arrachage comme un préambule à la composition d’un tableau abstrait, Villeglé limite au strict minimum son intervention. Comme il l’expliquera, celle-ci se borne à se saisir du réel et à s’approprier l’acte artistique collectif des « lacérateurs anonymes ».
Des situationnistes aux Nouveaux Réalistes
En 1954, Villeglé est témoin de la fondation de l’Internationale lettriste, par l’entremise de François Dufrêne, et s’il n’abandonne pas le champ artistique pour la révolution politique, l’affichiste se rapproche du situationnisme de Guy Debord par sa stratégie de l’effacement du nom. Lors de leur première exposition d’affiches lacérées à la galerie de Colette Allendy en 1957, Villeglé et Hains proposent d’ailleurs que leurs noms ne figurent pas au cartel pour mettre en avant l’anonymat des images. Jacques Villeglé signe en 1958 le texte Des réalités collectives où il expose les enjeux qu’il aborde avec les affiches lacérées. Deux ans plus tard, il rejoint le groupe des Nouveaux Réalistes dont Pierre Restany vient de rédiger le manifeste.
Un art sociologique
Qu’il les prélève et les expose seul ou avec Raymond Hains, Jacques Villeglé se défend de tout a priori ou d’intention politique avec les affiches lacérées. Dans les lambeaux de papier collé ressortent des traces de l’actualité politique (122 rue du Temple, les présidentielles, 1981) ou de la publicité à l’ère du Minitel (Coucou, Bas-Meudon, 1991). En revanche, il distingue nettement sa vision du ready-made de Marcel Duchamp : la dimension esthétique est déterminante dans son choix de panneaux que Daniel Buren comparera par exemple à de la peinture sans pinceau.
Précurseur de l’art urbain
Jacques Villeglé n’abandonnera jamais les affiches lacérées mais sa pratique ne saurait s’y résumer. Son travail de collecte s’étend au graffiti urbain et à partir de lettres taguées, il développe L’Alphabet de la guérilla dans les années 1980. En 2007, il est présent à l’inauguration de l’espace Jacques-Villeglé, lieu d’art contemporain à Saint-Gratien (Val-d’Oise). Il s’éteint en 2022.
Ses œuvres clés
Rue Desprez et Vercingétorix – « La Femme », 12 mars 1966
Jacques Villeglé, Rue Desprez et Vercingétorix « La Femme », 12 mars 1966
Son identité reste inconnue mais son aura suffisamment puissante pour qu’elle donne à l’affiche son sous-titre de « La Femme ». Laissée intact par les ongles des lacérateurs, le visage de papier du mannequin de mode surnage dans le chaos dynamique du mur. Heureux hasard fruit du travail collectif de mains anonymes, le tableau laisse poindre des traces de l’histoire, avec les bribes des affiches de Mitterrand et de de Gaulle, qui s’affrontaient lors du premier ballotage de la Cinquième République en 1965. Cousine des Marilyn d’Andy Warhol, l’icône qui surplombe cette France divisée des Trente Glorieuses en fin de course revêt la stature d’une Marianne.
La Genèse – Boulevard de la Liberté, Agen, 12 mai 1997
Certaines interventions de Villeglé demandent une logistique industrielle pour extraire des tableaux dont les dimensions n’ont rien à envier aux grandes toiles des salons du Louvre. Dans cette fresque où se chevauchent les affiches de concerts, le nom du groupe de rock français [no one is innocent] ressort particulièrement, ce qui prend une tonalité particulière dans le contexte dans l’affaire du sang contaminé. L’œuvre s’intègre à la série « Décentralisation » entamée dans les années 1980. Alors que l’affichage sauvage est de plus en plus réduit à Paris, Villeglé explore d’autres métropoles qui deviennent son nouveau terrain d’exploration.
L’Alphabet de la guérilla, octobre 1983
Jacques Villeglé, L’Alphabet de la guérilla, octobre 1983
Alors qu’il n’hésite pas à se présenter comme un historien ou un sociologue, Villeglé s’intéresse aussi aux graffitis urbains, qu’ils caviardent une affiche sauvage ou qu’ils soient projetés à la bombe dans les toilettes publiques. Dans le sillage de Mai 1968, les murs sont devenus un champ de bataille politique où par-delà le sens, la forme même des graphèmes est un geste de transgression. Dans les 26 sœurs, on retrouve le A de l’anarchie, le symbole communiste travesti en G, le signe hippie en Y, plusieurs croix de Lorraine (pour le I, le U et le V) mais aussi de très subversives croix gammées (F, L, N, X, Z…) et une croix celtique pour le D. Villeglé assume de montrer aussi des symboles qu’il honnit, signes selon lui de « la violence qui encombre notre mémoire ».
Paris à l’arraché – Jacques Villeglé et l’art urbain
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