Nous voici dans le sillage d’un labour, sur une colline surplombant un bord d’eau. Une diagonale de broussailles, de racines et de branches sépare terre et mer. La vedette de la veduta est un laboureur en chemise rouge, courbé sur la machine tractée par un cheval. Avec l’application d’un couturier, il surveille la qualité du sillon relevé par le soc de sa charrue. La vue en plongée souligne la régularité des stries sur la mince bande de terre. Beau travail.
À gauche de l’ouvrier, un coutelas et une bourse sont déposés sur un bloc de pierre. Sans doute les effets personnels de Monsieur. Un sac de grains est posé tout près, l’ensemencement devrait suivre. Sur sa droite, en contrebas, un berger fait paître ses ouailles, brebis blanches et noires. La troupe broute des arbustes en bord d’eau tandis que le pâtre lève la tête au ciel. Sans doute en pleine lecture d’un vol d’oiseaux.
Plus bas encore, à l’extrême droite du tableau, un pêcheur se tient sur la berge surveillant sa ligne. Recourbé, chapeauté, bras droit tendu, il ne remarque pas la scène surréaliste qui se joue juste devant lui. Un homme tombe à l’eau, gambettes à l’air. Quelques plumes virevoltent au-dessus des pieds renversés. Drôle d’oiseau. Juste au-dessus du pêcheur, un autre oiseau, véritable celui-là, se tient sur une branche. Il est bien le seul à remarquer cette chute qui indiffère tout le tableau. Même les matelots qui s’affairent sur une caraque à quelques nœuds du naufragé ne changeront pas de cap. Sur les vergues et les haubans, les gabiers manipulent les cordages, déploient les ris. Leurs voiles bien gonflées déclenchent la remontée du tableau, au fil de l’eau.

D’après Pieter Brueghel l’Ancien, La Chute d’Icare (détails), vers 1595–1600
Huile sur toile • 73,5 × 112 cm • Coll. musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • CC0 Google Arts & Culture
Pendant la traversée vers l’arrière-plan, on croise d’autres navires, on progresse d’île en île. Au milieu du plan d’eau, une forteresse étrange émerge, façon iceberg. Juste derrière, un pan de falaise tombe à pic, découpant sèchement les flots. Plus loin, un port s’ouvre aux navires. Dans ces confins bleutés, l’œil se perd et profite d’un pointillé d’embarcations et de rochers pour revenir au laboureur. Cette fois, le regardeur ose descendre le long des sillons sinueux, au-devant du cheval. En plongeant dans l’obscur bosquet, après un virage serré, on croise une tête posée au sol. Elle marque l’entrée de l’arche noire. Disons plutôt une impasse. L’œil fait demi-tour, remonte vers la lumière d’un soleil placé sur l’horizon. Est-il du matin ou du soir celui-là ? Aucune de ces options n’expliquera les ombres si courtes du laboureur qui laissent plutôt entendre un disque au zénith.
Un vol, devant témoins
La Chute d’Icare (vers 1595) est une toile peinte d’après une composition originale de Brueghel le vieux. Ce génie de la Renaissance, mort à la quarantaine, a laissé de nombreux croquis qui feront l’objet de peintures réalisées par ses deux fils : Pieter Brueghel le Jeune et Jan Brueghel l’Ancien. Ceci dit, La Chute d’Icare des musées royaux de Belgique n’est pas réalisée par le pinceau familial. Pas plus d’ailleurs que la version sur panneau de bois du musée Alice et David van Buuren, peinte vers 1583 par un illustre inconnu.
Malgré ses dimensions plus petites, elle accorde une place à Dédale, figuré dans le ciel et se retournant vers son fils abîmé. À noter aussi que sur le panneau van Buuren, le soleil est situé plus haut et que les teintes sont nettement plus bleues que dans la version des musées royaux. Mais en réalité, ce sont les vernis qui ont jauni la scène, faisant disparaître les nuances froides d’origine.
Les Métamorphoses d’Ovide (8, 183–235) racontent l’histoire d’Icare et de son père Dédale, aka « l’ingénieux ». Ce forgeron hors-pair, lieutenant habile d’Athéna est l’ingénieur de Minos, roi de Crète. La symbolique de son CV est éloquente : conception d’un cheval de bois pour l’accouplement de Pasiphaé avec le taureau de Minos – fondations du labyrinthe pour y enfermer le Minotaure – tissage du fil d’Ariane transmis à Thésée pour tuer le Minotaure. Minos – lui reprochant d’avoir déployé sa technique pour assouvir le désir de puissance de sa femme Pasiphaé – l’enferme lui et son fils dans le labyrinthe.
Pour s’en extraire, le génial Dédale conçoit des ailes. Ovide raconte l’invention et l’échappée-belle, précisant l’avertissement du père à son adolescent de fiston : « Vole sur une ligne médiane, car, si tu vas trop bas, l’eau risquerait d’alourdir tes plumes, et trop haut, le feu du soleil pourrait les brûler. Vole entre les deux. Ne regarde ni le Bouvier, ni Hélicé, ni l’épée brandie d’Orion. »
Le cadavre à l’entrée du bosquet rappelle qu’aucune charrue ne s’arrête pour un homme qui meurt.
Les ovnis Père & Fils ne passent pas inaperçus nous dit Virgile : « Le pêcheur qui surprend le poisson au fer de sa ligne tremblante, le berger appuyé sur sa houlette, et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels voler au-dessus de leurs têtes, s’étonnent d’un tel prodige, et les prennent pour des dieux. « Icare – grisé par les airs – s’élève toujours plus haut si bien que « les feux du soleil amollissent la cire de ses ailes (…) ses bras, dépouillés du plumage propice, ne le soutiennent plus. »
Irrémédiablement, il s’abîme. « Son père ne retrouve de lui que des plumes à la surface des flots ». Au cours de ses funérailles sur l’île d’Icarios, une perdrix se met à glousser (8, 236–259). Cet oiseau, c’est Talos, neveu de Dédale qui avait jadis suivi un apprentissage chez son oncle. Ce dernier – jaloux des inventions de son neveu (inventeur de la scie et du compas) – l’avait poussé du haut de l’Acropole. « Mais Athéna, protectrice des génies, le recueillit, fit de lui un oiseau et durant son vol au milieu de l’espace, le couvrit de plumes. »
Une morale renversante
Le dramaturge Brueghel interprète librement le texte d’Ovide. Dans sa mise en scène, laboureur, pêcheur et pasteur ne regardent pas les ovnis. Si Dédale ne figure pas dans le ciel du tableau, il ne doit pas être bien loin du cadre. C’est sans doute lui que regarde le berger, les yeux dans le ciel. Pendant ce temps, les plumes d’Icare valdinguent en marge, presque invisibles. Seul Talos, ce neveu métamorphosé en perdrix se délecte de la chute.
Au loin, à la surface de l’eau, les îles et les rivages pullulent. Chacun baptisera les cailloux en relisant le passage d’Ovide qui décrit le mythique plan de vol : « Déjà, sur leur gauche, se trouvait l’île de Junon, Samos – ils avaient dépassé Délos et Paros – ; sur leur droite se trouvaient Lébinthos et Calymné. » Quant à la forteresse au portail ouvert sur l’eau, serait-ce l’île d’Icarios, clin d’œil au fils bientôt englouti par les eaux ? Ce peut être Cnossos…
L’ambition solaire d’Icare fait pschitt. En réduisant sa volonté d’infini à une mini marionnette échouée, Brueghel ironise, se moque. Et nous avec… Une fois n’est pas coutume, l’adolescent sert d’exemplum de l’orgueil face au laboureur – figure de sagesse. Le cadavre à l’entrée du bosquet rappelle qu’aucune charrue ne s’arrête pour un homme qui meurt. Traçant ses sillons avec application, notre pieux laboureur obéit à l’évangile (Luc 9,51–62) : « Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. »

D’après Pieter Brueghel l’Ancien, La Chute d’Icare (détail), vers 1595–1600
Huile sur toile • 73,5 × 112 cm • Coll. musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • CC0 Google Arts & Culture
Lui file droit devant, et s’assure un au-delà heureux. En chemin, il croise l’épée et la bourse, clin d’œil à la maxime « Épée et argent requièrent mains astucieuses ». Autrement dit, son dur labeur lui garantit également quelques deniers ici-bas. Les matelots sur les cordages prolongent cette morale du travail. Œuvrant collectivement vers l’horizon, ils rachètent l’homme déchu qui a tenté l’impossible verticale.
Ceci dit, les pieds du laboureur pourraient nous mettre sur une autre piste, moins confortable pour le regardeur-moqueur. En convoquant la Parabole des aveugles (1568) – cette autre gamelle conçue par Brueghel – l’œil rapproche notre laboureur et le personnage central de la guirlande vagabonde, deux funambules avançant à tâtons sur des terrains accidentés. Le laboureur – qui transforme son environnement – a le pied droit sur le sol brut, broussailleux, côté « soleil ». Son pied gauche penche vers les sillons, ces marches labyrinthiques qui conduisent à l’épée d’Orion et au noir bosquet.

À gauche, détail de la « La Chute d’Icare » d’après Pieter Brueghel l’Ancien, conservé aux musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. À droite, détail de « La Parabole des aveugles » de Pieter Brueghel l’Ancien, vers 1568
CC0 Google Arts & Culture. © musée Capodimonte, Naples
Ce funambule progresse sur le fil de la technique. Son sillon est un point de bascule, un point d’interrogation adressé au regardeur : que faire de nos capacités techniques ? Faut-il verser dans le techno-solutionnisme ou pencher vers le low tech ? À l’avenir (lorsque notre soleil sera au zénith), mieux vaut éviter de détruire le vivant, mieux vaut briser le leurre de notre toute-puissance, ce bon vieux mirage produit par nos ingénieuses charrues.
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