David Hockney prend la pose affalé dans un fauteuil, la mine malicieuse, entouré de ses deux teckels adorés, Stan et Boodgie. À l’arrière-plan, des dizaines de toiles représentant ses fidèles compagnons sont accrochées à touche-touche. La disparition du peintre britannique, le 11 juin dernier, à l’âge de 88 ans, a fait ressurgir cette photographie truculente, abondamment relayée dans les médias et sur les réseaux sociaux. Si elle illustre parfaitement le tempérament jovial de l’artiste, elle révèle aussi sa passion, un brin obsessionnelle, pour ses compagnons à quatre pattes.
David Hockney considérait ses teckels comme ses « meilleurs amis », au point de leur consacrer une vertigineuse série de peintures réalisée entre 1993 et 1995. Intitulée « Dog Days », elle rassemble une quarantaine de portraits de Stan et Boodgie, immortalisés dans leurs occupations favorites : la sieste, le jeu… Tout en s’inscrivant, à sa manière, dans la longue tradition de la peinture animalière, Hockney signe des portraits d’une grande sincérité, témoignant de l’affection qu’il portait à ses chiens, comme il l’a fait tout au long de sa carrière avec ses amis les plus proches.
Des représentations dès l’Égypte ancienne
Mais Hockney est loin d’être le seul artiste mordu de teckels. Le célèbre chien saucisse, avec sa silhouette si caractéristique, séduit les créateurs depuis l’Antiquité, même si en ces temps lointains, il s’agissait plutôt de bassets. Dans l’Égypte ancienne, où le chien est le premier animal domestiqué, apparaissent déjà des représentations de canidés longilignes aux pattes courtes. Bien plus tard, l’Occident verra lui aussi japper quelques bassets dans les œuvres de Jean-Baptiste Oudry, au XVIIIe siècle, puis de la grande peintre animalière Rosa Bonheur au siècle suivant.

Jean-Baptiste Oudry, The Daschund Pehr, 1740
Huile sur toile • 135 × 109 cm • © Nationalmuseum, Stockholm / photo : Cecilia Heisser
« Le teckel est un chien très photogénique dont la silhouette offre un contraste saisissant avec son environnement direct. »
Martin Bethenod
Il faut toutefois attendre la fin du XIXe siècle pour que le teckel fasse véritablement son entrée dans l’histoire de la peinture. « Les teckels, comme toutes les races de chiens que l’on connaît aujourd’hui, n’ont été fixés qu’au XIXe siècle, avec l’émergence des premières expositions canines qui ont lieu à Londres et à Paris, à la fin du Second Empire », explique Martin Bethenod. L’actuel directeur du Cnap est aussi l’auteur du très érudit Le Louvre et ses chiens et dirige la collection « Amigos Forever » des éditions Norma – de beaux petits ouvrages qui relisent la vie des grands artistes à l’aune de la relation qu’ils entretiennent avec leurs chiens.
L’amour de Warhol pour son teckel Archie
Si le teckel fait une apparition furtive dans la peinture de la fin du XIXe siècle, notamment sous le pinceau de Pierre Bonnard, qui n’avait d’yeux que pour Ubu et la petite Poucette — deux teckels parmi les nombreux chiens qu’il posséda —, sa présence s’affirme au siècle suivant. Dès 1912, Giacomo Balla l’érige en véritable icône des avant-gardes avec Dynamisme d’un chien en laisse, où il décompose le mouvement d’un petit teckel trottinant au pied de sa maîtresse, signant l’un des grands manifestes du futurisme.

Giacomo Balla, Dynamisme d’un chien en laisse, 1912
Huile sur toile • © Giacomo Balla, ADAGP, Paris, 2026 / Bridgeman Images
L’histoire ne dit pas si Giacomo Balla appréciait les chiens saucisses au-delà de leurs indéniables qualités plastiques. D’autres artistes célèbres, à l’instar d’Hockney, ont en revanche vécu de réelles histoires d’amour avec des teckels. À commencer par le pape du pop art, Andy Warhol. Grand adorateur des chats — il en posséda une dizaine —, l’artiste adopte finalement, en 1972, par l’intermédiaire de son compagnon, l’architecte d’intérieur Jed Johnson, un petit teckel nommé Archie. Très vite, Warhol se prend d’une profonde affection pour celui qu’il finit par considérer comme son « alter ego ». Soirs de vernissages, dîners au restaurant ou séances d’interview : le chien ne quitte plus son maître d’une semelle, comme en témoignent de nombreux Polaroid immortalisant leur tendre complicité.
Un animal très familier
« Le teckel est un chien très photogénique dont la silhouette offre un contraste saisissant avec son environnement direct. Picasso l’avait bien compris lorsqu’il a peint ses Ménines », analyse Martin Bethenod. En 1957, le maître du cubisme avait, en effet, eu un coup de foudre pour Lump, le teckel du photographe David Douglas Duncan, venu lui rendre visite dans sa villa La Californie. Il gardera le petit chien plusieurs années à ses côtés et le fera apparaître dans une poignée d’œuvres, dont l’une de ses réinterprétations du chef-d’œuvre de Vélasquez.

Mike Kelley, Arena #10 (Dog), 1990
Peluches sur un plaid afghan • © Mike Kelley Foundation for the Arts / photo : Douglas M. Parker
« La raison pour laquelle le teckel est si présent dans l’art et dans l’illustration tient à sa forme immédiatement reconnaissable et appropriable. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’il soit l’un des chiens les plus représentés dans l’univers de l’enfance : les jouets, les peluches… », poursuit Martin Bethenod. En 1990, Mike Kelley s’est d’ailleurs emparé de ces objets familiers pour créer Arena #10 (Dog), une troublante installation composée d’une enfilade de peluches de teckels posées au sol, sur un tapis : « Ce truchement, où l’on passe de l’animal à sa représentation à travers le réemploi du jouet pour enfant, est très efficace ». À en croire sa phénoménale popularité dans les rues de Paris à New York, le teckel n’a sans doute pas fini d’inspirer les artistes et ce, qu’il soit à poils ras, durs ou longs !
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