Les esprits d’Izumi Kato investissent la galerie Perrotin


Izumi Kato (né en 1969) peint depuis la fin des années 1990. Dès ses premières recherches plastiques, des visages répétitifs sont venus hanter ses compositions : deux yeux écartés, une bouche allongée, un nez imprécis… Évoquant tout à la fois un fœtus, un masque traditionnel et un fantôme venu de l’inframonde (on pense un peu aux films d’Hayao Miyazaki), cette figure apparaît perpétuellement évanescente, grâce à un traitement de la matière picturale en dégradés plus ou moins flous. Souvent, le visage semble flotter, tel un personnage de conte de fées – ou un monstre ronronnant, sage et hiératique.

Izumi Kato, Untitled

Izumi Kato, Untitled, 2023

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Huile sur toile • 260 × 194 cm • © Izumi Kato 2023. Photographe : Kei Okano. Courtesy de l’artiste et Perrotin

Mais pour l’artiste, la peinture ne se réduit pas à la simple composition d’une image : Izumi Kato en exprime avec puissance la matérialité, laissant apparaître sous l’huile la trame dense de la toile, unissant deux tableaux pour rendre plus évidentes la structure, la frontière entre les deux châssis. Il n’avait alors qu’un pas à franchir pour aller, dès le début des années 2000, vers le travail du volume et de l’installation… En témoignent ses spectaculaires grands formats, peints par l’artiste sur du bois, sur de larges morceaux de tôle récupérés dans un bunker à Hawaï, sur des pierres glanées en France ou encore sur d’impressionnants fac-similés en aluminium de rochers.

Izumi Kato, Untitled

Izumi Kato, Untitled, 2023

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Boise, acrylique, « plastic model », vinyle souple, acier • 148 × 135 × 76 cm • © Izumi Kato 2023. Photographe : Kei Okano. Courtesy de l’artiste et Perrotin

Et si ces drôles de visages colorés, hantés d’une « inquiétante étrangeté », demeurent le fil rouge de sa pratique, celle-ci a su englober d’autres obsessions… Comme celle des « plastics models ». Ces jouets pédagogiques, adorés des jeunes amateurs de sciences, permettent de comprendre, en assemblant différents éléments en plastiques, l’anatomie d’un homme, d’un chien, d’un avion ou encore d’un cheval ; des objets singuliers, translucides, à la fois illustrations du monde connu et OVNI absolus, aussi kitsch qu’attirants. Lorsqu’il nous reçoit dans l’exposition quelques heures avant son ouverture au public, Izumi Kato raconte ainsi qu’il en collectionne avec passion des exemplaires anciens, datant des années 1950, dont il garde aussi bien la boîte que le manuel d’installation.

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Vue de l’exposition personnelle d’Izumi Kato à la galerie Perrotin, Paris 2023

Vue de l’exposition personnelle d’Izumi Kato à la galerie Perrotin, Paris 2023

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© Photo : Claire Dorn. Courtesy of the artist and Perrotin.

De cette matière première, il crée des installations variées. Une salle présente neuf sculptures de camphrier (un bois très utilisé au Japon) surmontées de « plastics models » que l’artiste a modifiés, dans l’idée de créer des sortes de dioramas, soit des univers réduits à l’échelle d’un modèle d’exposition. Parmi eux, une pyramide blanche, sur laquelle l’artiste a posé une tête humaine pédagogique (on aperçoit les os du crâne), puis deux petites têtes de sa création. Autre assemblage : un « plastic model » de cheval et une sculpture peinte, fétiche à la bouche ronde et aux yeux écarquillés, installés sur une étendue d’herbe sculptée dans le bois.

Izumi Kato travaille la peinture et la sculpture en va-et-vient. Plus loin dans le parcours, des compositions sculpturales ont inspiré des toiles peintes, sur lesquelles l’artiste a brodé des fils de laine et collé des pages découpées issues de manuels de « plastic models ». Les œuvres vont par paire. Toutes se situent sur une ligne de crête entre l’humain, le spirituel et l’animal, mais aussi l’industriel et le manufacturé. Ce travail étonnant, qui joue sur une démarche de collecte et de récupération (y compris de tissus, glanés aux puces de Clignancourt lors d’un passage en France), exprime ainsi les tensions du monde contemporain, pris au piège entre un impératif de productivité et des aspirations plus spirituelles.

Aucune des œuvres d’Izumi Kato n’a de titre. Certaines formes semblent surgir du fond des âges, jusqu’à évoquer l’art pariétal – notamment, bien sûr, les peintures que l’artiste réalise à même la pierre, dont la texture renforce l’évanescence des figures. Les « plastic models », leurs logos et leurs manuels y apportent une identité graphique vintage, comme sortie des pages d’un comics. La dernière salle pousse à son paroxysme le fil conducteur de l’exposition : une vitrine présente un « plastic model » créé par l’artiste lui-même, qui imite l’une de ses installations de pierres peintes. Izumi Kato fait de son art un jeu à reconstituer soi-même, et le joueur devient alors… un artiste associé.



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